La nouvelle du mois: "L'Ascenseur'"
Par une fraîche journée d'automne, Laurent Nicol, capitaine de gendarmerie à Peuffié dans la Creuse, rend visite à Alexandre Grimbert, le détective privé spécialiste des crimes impossibles et meurtres en chambre close.
Le gendarme demande au détective d'enquêter sur l'étrange disparition d'un jeune homme prénommé Hugo, à Bouillensac, petite ville proche de Peuffié.
Une enquête banale en apparence. Et pourtant, la manière dont le jeune homme a disparu va laisser perplexe même le grand spécialiste des situations improbables...
Une énigme policière en apparence insoluble, dans la lignée de John Dickson Carr ou d'Agatha Christie, pour tous les amateurs de crimes impossibles.
Cette nouvelle a été initialement publiée dans le recueil "Les Cinq disparus", du même auteur.
Le premier jour de chaque mois, je vous propose une de mes nouvelles, disponible gratuitement sur ce blog, pendant un mois. “L’Ascenseur” est également disponible en version ebook et papier chez la plupart des vendeurs.
Le poêle à bois, que je venais tout juste d’allumer, commençait à diffuser sa douce chaleur dans la cuisine. Nous étions début novembre, et ici à Peuffié, au fin fond de la campagne creusoise, les températures pouvaient descendre très vite en automne.
J’avais invité mes deux visiteurs, le capitaine Nicol et une jeune femme que je voyais pour la première fois, à prendre un café dans ma cuisine. Nous étions tous les trois autour de la petite table ronde. J’avais sorti une boîte de petits chocolats fourrés à la menthe, parce que je savais que mon visiteur en raffolait.
J’avais également préparé le café, qu’il appréciait comme moi, bien noir et sans sucre. L’odeur intense du breuvage envahit la pièce alors que la cafetière à l’italienne se mit à frémir sur la gazinière. Un bon café bien chaud ferait du bien à tout le monde. Les journées raccourcissaient rapidement, et nous venions de changer d’heure, la nuit tombait tôt désormais, l’été n’était plus qu’un lointain souvenir, les fêtes de fin d’année encore bien loin, et tout le monde était épuisé.
Le capitaine de gendarmerie Laurent Nicol était un homme d’une cinquantaine d’années, immense, presque chauve malgré quelques cheveux blancs qu’il laissait pousser à mi-longueur de chaque côté de son crâne. C’était un homme jovial, sympathique et débordant de charisme. Dès qu’il entrait dans une pièce, tout le monde se retournait pour l’observer. Il savait mener ses hommes à la baguette.
Mais ce jour-là, il était habillé en civil. Un pull bleu marine, un jean, des baskets aux pieds.
La jeune femme d’une vingtaine d’années qui l’accompagnait, elle, portait de longs cheveux bruns frisés. Elle était habillée d’un jean et d’un pull, elle aussi, mais avait une doudoune épaisse sur le dos. À ses pieds, des baskets en toile qu’elle portait sans chaussette, les chevilles à l’air. Je ne savais pas comment elle faisait pour ne pas avoir froid aux pieds par un temps pareil.
Le capitaine Nicol me l’avait présentée comme sa nièce. Clarisse Fouquet.
À mes pieds, Frankie, mon chat obèse, miaulait de toute son âme pour avoir des croquettes, alors qu’il savait très bien que ce n’était pas l’heure. Dans le coin de la pièce, le frigo ronronnait.
En même temps que je servais le gendarme, je lui demandai :
— Alors, capitaine, qu’est-ce qui vous amène ici ?
Je me doutais un peu de la raison de sa venue. Je m’étais installé à Peuffié, dans cet ancien corps de ferme, après avoir démissionné de la police nationale. Et, comme on ne peut pas vivre uniquement d’amour et d’eau fraîche, j’étais devenu détective privé. En tant qu’ancien policier, je n’avais pas eu de difficulté à obtenir les autorisations nécessaires, et la gendarmerie faisait de temps en temps appel à moi, en tant que consultant privé, pour résoudre des enquêtes un peu compliquées.
— C’est une drôle d’affaire qui m’amène, monsieur Grimbert, me dit-il.
Il prit une grande inspiration, saisit sa tasse, souffla sur le breuvage encore trop chaud, et poursuivit :
— Une affaire incompréhensible, en fait. Et qui concerne Clarisse.
Je ne dis rien, mais je m’en étais douté. Les enquêtes incompréhensibles, celles qui ne semblent faire aucun sens, celles qui n’ont pas l’air d’avoir une explication rationnelle, c’était ma spécialité.
— Ça m’intéresse, dis-je simplement en tournant mon regard vers la jeune femme. De quoi s’agit-il ?
Elle tenait ses deux mains serrées sur sa tasse de café. Elle semblait avoir froid.
— C’est compliqué, répondit-elle. Ça s’est passé il y a quelques jours, à Bouillensac.
Je hochai la tête. Bouillensac était une commune située à quelques minutes de Peuffié, que je connaissais bien. Avec ses seulement cinq mille âmes, c’était certes une petite ville, mais à côté du village où je vivais, elle paraissait immense.
— Et, il y a quelques jours, poursuivit-elle, on était invités à une soirée, mon copain et moi. Il s’appelle Hugo. Ça se passait chez des amis. Ils habitent dans un petit appart au centre de Bouillensac. On est arrivés vers sept heures, la soirée était sympa, c’était la bonne ambiance et tout…
Le capitaine Nicol toussota et intervint :
— À un moment, un des voisins a appelé des collègues à moi, de la gendarmerie de Bouillensac. Pour tapage. Tard. Il était plus d’une heure du matin.
Clarisse leva les yeux au ciel et dit :
— Ça va, on faisait pas tant de bruit que ça franchement. C’était abusé d’appeler les flics. En plus le voisin est même pas venu nous voir avant pour nous dire de faire moins de bruit. De toute façon c’est un con.
— Oui, reprit le capitaine, enfin bon, vous étiez, disons, légèrement alcoolisés à ce moment-là.
Puis, me parlant à moi, il ajouta :
— Mes collègues de Bouillensac leur ont juste demandé de faire moins de bruit, et leur ont dit que ce serait le premier et le dernier avertissement. Que, s’ils ne cessaient pas leur raffut, ils seraient verbalisés. Mais Clarisse et ses amis ont obtempéré et ont immédiatement baissé leur sono, alors mes collègues sont repartis.
Il interrompit son récit pour boire une gorgée de café. Je ne voyais pas du tout où ils voulaient en venir, tous les deux. Je ne comprenais pas en quoi une histoire de tapage pouvait nécessiter de faire appel à mes services.
Mais Clarisse continua :
— De toute façon la soirée était presque finie. On a continué à papoter un peu, et puis voilà, vers deux heures, Hugo était crevé, et puis moi aussi, alors on est partis. En plus, Ariane et Dorian, les deux amis chez qui on était invités, devaient se lever tôt le lendemain. Ils avaient un repas de famille. Enfin, peu importe. Ils habitent au troisième étage. Hugo a pris l’ascenseur, mais moi, je l’ai pas suivi, j’aime pas trop ces machins, une fois je suis restée coincée dedans pendant une heure, enfin bref. Je suis redescendue à pied.
Elle fit une pause. Je sentais que, sur la fin de son discours, sa voix était moins pleine d’assurance. Comme si elle était sur le point de pleurer.
— Et quand je suis arrivée en bas, l’ascenseur n’était pas encore là. J’ai attendu quoi, deux secondes, les portes se sont ouvertes, et… Hugo n’était plus là. Je l’ai plus revu depuis. Il a disparu, quoi. Dans un ascenseur. Comme s’il s’était volatilisé.
Elle se passa un doigt sous les yeux comme pour écraser une larme invisible.
Je lui resservis une tasse de café, ainsi qu’au capitaine. Elle poursuivit :
— Je l’ai cherché partout, dans tout l’immeuble, mais il était nulle part. Il est monté dans la cabine, et il en est jamais ressorti. C’est comme si… Comme si elle l’avait avalé.
— Je ne comprends pas, dis-je, il a pu se passer pas mal de choses, non ? Vous dites que vous êtes arrivée la première en bas, mais comment vous pouvez en être aussi sûre ? Peut-être que votre ami est arrivé bien avant vous, qu’il est sorti de l’immeuble et est simplement parti ? Et quelqu’un est arrivé dans le hall à ce moment-là, a appelé l’ascenseur, et l’a renvoyé au rez-de-chaussée après avoir atteint son étage ? Et dans ce cas, il est possible qu’il soit arrivé quelque chose à votre ami une fois qu’il s’est retrouvé à l’extérieur ? Une agression par exemple ? Parce que j’imagine qu’il n’y avait pas de témoin dehors. Les rues de Bouillensac sont calmes à deux ou trois heures du matin, surtout en automne.
J’aurais aimé aussi lui demander des détails sur leur relation. Comment ça se passait entre eux. On peut résoudre beaucoup d’affaires en s’intéressant aux relations entre les gens. Peut-être que le jeune homme était simplement parti de son plein gré. Et puis, aussi, je me méfiai un peu du témoignage de cette jeune femme alcoolisée aux moments des faits.
Mais je ne pouvais pas lui faire part de mes doutes tout de suite. D’une part, elle ne semblait pas psychologiquement en état de les entendre. Et d’autre part, ça ne se fait pas d’accuser sa propre cliente. Pas tout de suite.
C’est le capitaine Nicol qui me tira de mon embarras.
Il se cala aussi confortablement qu’il le pouvait sur sa chaise. Avec ses jambes immenses, il était obligé de se contorsionner dans tous les sens pour se mettre un minimum à l’aise. Puis il me regarda droit dans les yeux et dit :
— Nous avons mieux que des témoins. Voyez-vous, les faits ont eu lieu dans une résidence moderne. Il y a des caméras de vidéosurveillance à tous les étages. Gérées par le syndic, suite à des cambriolages qui ont eu lieu il y a quelques mois.
Il marqua une hésitation, se racla la gorge, et ajouta :
— Et j’ai pu avoir accès à ces bandes. Vous le savez bien, normalement c’est compliqué, il faut une décision de justice, sauf que jamais on ne l’aurait obtenue en temps et en heure. Le compagnon de Clarisse est majeur, donc ce n’est pas du tout une affaire prioritaire aux yeux de la justice. Et ces bandes vidéo ne sont pas conservées bien longtemps. Je ne vous apprends rien…
— Non, en effet, dis-je simplement.
— Mais bon, voilà, j’ai fait valoir ma qualité de capitaine de gendarmerie, de manière totalement informelle bien entendue, pour obtenir un accès, disons… Privilégié à ces bandes. Je n’en suis pas complètement fier, mais je fais ça pour ma nièce. Et pour Hugo. Je l’aime bien ce petit jeune.
Il regarda Clarisse qui lui fit un sourire triste. Il poursuivit :
— Bref, j’ai jeté un œil à ces bandes. Je me suis dit, on va bien voir où il est descendu, ce jeune homme. Moi je n’y ai pas cru à cette histoire d’ascenseur qui avale des gens. Il est forcément descendu quelque part, et puis il lui est arrivé quelque chose, et on va le voir sur la vidéo. Sauf que, voyez-vous monsieur Grimbert, on aperçoit bien Hugo monter dans l’ascenseur pendant que Clarisse prend les escaliers. Mais, à aucun moment, on ne le voit quitter la cabine. À aucun étage. Et le seul moment où les portes se sont ouvertes, c’est effectivement lorsque ma nièce était au rez-de-chaussée et a vu la cabine vide. Oui, Clarisse a raison. Son ami est entré dans cette cabine, mais il n’en est jamais ressorti. C’est comme s’il s’était volatilisé. Nous ne comprenons rien à cette histoire. C’est pourquoi nous faisons appel à vous. Enfin, si vous êtes disponible.
Je ne pus réprimer un sourire. C’était typiquement le genre d’affaires sur lequel j’aimais enquêter.
Je tendis la main à Clarisse et dis :
— Ce sera un plaisir de travailler avec vous.
#
Une fois le capitaine Nicol reparti, Clarisse et moi nous rendîmes dans mon bureau. C’était une chambre du rez-de-chaussée que j’avais réaménagée pour l’occasion. Une petite pièce lumineuse, meublée sommairement. Un bureau en bois clair, une armoire métallique qui était presque vide mais qui donnait une allure plus professionnelle à l’endroit, et deux chaises en plastique, plus confortables qu’elles n’en avaient l’air. Rien que des meubles que j’avais pu récupérer gratuitement, à droite à gauche.
Sur le bureau, rien d’autre que mon ordinateur portable, une petite lampe, un petit calepin et une demie-douzaine de stylos. J’y avais aussi posé un réveil, pour ne pas trop perdre la notion du temps. C’était l’endroit où je passais le plus de temps dans cette maison, et j’avais parfois tendance à y passer des nuits entières, absorbé par des recherches sur l’ordinateur.
J’invitai Clarisse à s’asseoir sur une des deux chaises avant de prendre place sur l’autre. Nous étions tous les deux face au bureau. Je demandai :
— Bien, pour commencer, nous pourrions visualiser les images de vidéosurveillance que vous avez ramenées, qu’en pensez-vous ?
Elle marqua un temps et dit :
— Euh, écoutez… Ça vous dérangerait pas qu’on se tutoie ? J’ai rien dit pendant que tonton était là vu que c’est un maniaque du vouvoiement, mais j’aime pas trop ça moi. Ça me stresse.
— Si vous voulez, enfin… Si tu veux, dis-je. Donc… Tu as les images de vidéosurveillance avec toi ?
Elle me tendit une clé USB minuscule que j’introduisis dans mon ordinateur. Clarisse s’approcha de la machine et demanda :
— Je peux ?
— Bien sûr.
Elle fouilla dans l’explorateur de fichiers et cliqua sur l’icône représentant la clé USB. À l’intérieur, un seul fichier. Elle double-cliqua dessus, et mon lecteur vidéo se lança.
À l’écran, apparut une image séparée en quatre parties.
Sur chaque partie, une image en noir et blanc, d’une qualité moyenne, mais où l’on voyait clairement un palier d’immeuble. Sur chacune on identifiait, sur la droite, l’extérieur d’une cabine d’ascenseur. Une porte d’appartement dans le fond, une autre sur la gauche. Une troisième porte était située vers l’avant, juste à côté de l’ascenseur. Probablement la cage d’escalier.
En haut de chacune des images, la date et l’heure de la prise de vue étaient affichées.
Ma cliente me dit :
— Voilà, ça c’est l’immeuble d’Ariane et Dorian. Le couple qui nous a invités. Il y a quatre niveaux. Le rez-de-chaussée, que tu vois ici en bas à gauche, le premier étage, en bas à droite, le deuxième, en haut à gauche, et le troisième et dernier étage, en haut à droite. Il n’y a pas de sous-sol ni de grenier. Le syndic a fait installer une caméra sur chaque palier. Il y a un appartement et un studio à chaque étage, sauf au rez-de chaussée où il n’y a qu’un local pour les poubelles.
Elle me montra le dernier étage et dit :
— C’est ici que nos amis habitent, dans le studio du troisième. Et le voisin qui a appelé les flics vit là, dans l’appartement juste à côté. Et grâce à tonton on a pu récupérer les vidéos de toute la soirée, depuis six heures du soir jusqu’au moment où Hugo a disparu.
Elle pointa le premier étage du doigt et dit :
— C’est ici que vit le mec qui gère le syndic. Au début il voulait pas trop filer la vidéo, et puis bon, d’un côté je le comprends, il a pas trop le droit normalement, mais comme tonton est gendarme, il a fini par accepter.
En haut de chaque image, l’horodatage était figé et indiquait « 27/10/2019-18:00:00 ». La jeune femme cliqua sur la souris. L’heure se mit à défiler rapidement, à raison d’une minute toutes les seconde environ. Nous vîmes des personnes arriver dans le hall d’entrée, prendre l’ascenseur, et réapparaître au premier ou au troisième étage. Une autre personne encore sortir de l’appartement du premier étage et prendre la porte proche de la caméra, qui s’avérait donc être la cage d’escalier, comme je l’avais supposé.
Rien de suspect. La vie normale d’un immeuble. Je notai que personne ne semblait se diriger vers le deuxième étage, ni même en provenir. Clarisse devança ma question et dit :
— Ariane et Dorian m’ont dit que, en ce moment, personne ne vit au deuxième. Le propriétaire de l’appart a racheté le studio, et il a commencé à faire des travaux pour en faire un seul grand appart. Il vient souvent faire des travaux le weekend, le matin. C’est mes amis qui me l’ont dit. Des fois il fait de la perceuse le matin, genre huit ou neuf heures. C’est super tôt pour un weekend ! Et pour ça, tu parles, personne appelle la police, ça pose de problème à personne ! Enfin…
Frankie entra dans le bureau en poussant un miaulement pathétique. Puis il se dirigea vers Clarisse et se frotta contre ses jambes. Mon chat était vraiment très sociable.
Je me focalisai à nouveau sur les images de vidéosurveillance.
L’horodatage indiquait « 19:37 » quand elle refit défiler la vidéo à vitesse normale. Quatre jeunes personnes, deux hommes et deux femmes, firent leur entrée dans le hall.
— Ça c’est nous quatre. On avait retrouvé nos potes en ville pour aller faire quelques courses avant la soirée. Et là, c’est Hugo.
Je regardai l’image de plus près, mais difficile de bien les identifier. L’image n’était pas de très bonne qualité. J’aurais eu bien du mal à reconnaître Clarisse si je n’avais pas su que c’était elle.
Je regardai le fameux Hugo plus en détail. Il était jeune, un peu comme Clarisse, de taille moyenne, manifestement brun, coiffure standard. Il portait un jean, un manteau épais, et avait comme ses trois comparses des sacs de courses dans les mains. Probablement le carburant nécessaire pour une bonne soirée bien arrosée.
La porte de l’ascenseur s’ouvrit alors devant eux. Tous s’engouffrèrent dedans, sauf ma cliente. Elle hésita, puis se dirigea vers la cage d’escalier. L’autre jeune femme sortit au dernier moment de l’ascenseur pour l’accompagner.
Douze secondes plus tard, la porte de l’ascenseur s’ouvrit au troisième et les deux hommes en sortirent avant d’entrer dans le studio. Les deux jeunes femmes émergèrent de la cage d’escalier encore dix secondes plus tard. Vingt-deux secondes en tout pour monter.
— Il faut bien plus de temps à pied qu’en prenant l’ascenseur, apparement, dis-je. Tout à l’heure tu m’as dit que, au moment de repartir à la fin de la soirée, tu était arrivée en bas avant que les portes de la cabine ne s’ouvrent. C’est bizarre, non ?
Elle haussa les épaules et dit :
— Bah non, c’est logique. On va plus vite en redescendant qu’en montant.
Elle n’avait pas tort.
Elle repassa les images en accéléré. Les minutes, puis les heures, défilèrent. Pas un mouvement dans tout l’immeuble. Les gens étaient sagement rentrés chez eux, pour ne plus en sortir. Enfin, sagement, si l’on ne tient pas compte des quatre jeunes gens du troisième qui étaient en train de faire, manifestement, un boucan de tout les diables. Mais, comme les caméras ne captaient que les images et pas le son, on ne s’en apercevait pas.
Clarisse ralentit à nouveau les images. Il était « 01:36 ». Elle dit :
— C’est à ce moment-là que les flics sont arrivés.
Deux gendarmes en uniforme firent effectivement leur apparition sur l’image du rez-de-chaussée. Un homme et une femme. Ils prirent l’ascenseur. Je notai mentalement l’heure à laquelle les portes se refermèrent sur eux. « 01:36:57 ». Elle se rouvrirent, au troisième, à « 01:37:09 ». Douze secondes, à nouveau.
Je vis les gendarmes sonner à la porte du studio, discuter avec les occupants des lieux pendant près d’une minute, puis reprendre l’ascenseur. Douze secondes pour redescendre.
Clarisse accéléra à nouveau la vidéo. Plus rien jusqu’à « 02:36 » où la porte du studio du troisième s’ouvrit à nouveau. Ma cliente et son compagnon en sortirent, saluèrent leurs hôtes, et se dirigèrent vers l’ascenseur. Leurs mouvements étaient incertains. Ils étaient clairement alcoolisés.
En jetant un coup d’œil vers Clarisse à côté de moi, je vis qu’elle était tendue. Le moment tant redouté allait à nouveau se reproduire. Combien de fois avait-elle regardé ces images ? Je n’osai pas l’imaginer, mais elle avait dû les visionner encore et encore.
À l’écran, la porte de l’ascenseur s’ouvrit. Le jeune homme grimpa dedans, tandis que la jeune femme s’engouffra dans la cage d’escalier. Il était « 02:36:17 » quand les portes se refermèrent. À « 02:36:34 », soit dix-sept secondes plus tard, la jeune femme fit son apparition au rez-de-chaussée et se plaça devant la cabine de l’ascenseur. Ses portes se rouvrirent à « 02:36:37 ».
Vingt secondes de descente. Soit huit de plus que la normale.
La caméra était orientée de telle sorte que l’on voyait clairement l’intérieur de la cabine.
Elle était vide, indiscutablement.
On voyait ensuite ma cliente rentrer dans la cabine, puis en ressortir, comme incrédule. Ensuite elle remonta au troisième. Elle frappa chez ses amis, qui sortirent sur le palier. Ils discutèrent tous les trois, puis firent le tour de l’immeuble, étage par étage, sans succès, avant de retourner ensemble dans le studio après près de dix minutes de recherche.
Puis, plus aucun mouvement dans l’immeuble. Le film toucha à sa fin alors que l’horodatage indiquait « 27/10/2019-02:58:56 ».
Clarisse se retourna vers moi et demanda :
— Tu y comprends quelque chose toi ?
J’écarquillai les yeux en guise de réponse. Le jeune homme semblait bel et bien s’être volatilisé.
— Et qu’est-ce que vous avez fait, après ?
— Eh ben, on l’a appelé sur son portable, mais ça a coupé au bout de deux sonneries. J’ai réessayé de l’appeler cinq minutes plus tard, mais à chaque fois je retombais directement sur le répondeur.
Ce qui voulait dire que quelqu’un, peut-être le jeune homme lui-même, avait entendu le téléphone sonner et s’était empressé de raccrocher, puis d’éteindre l’appareil pour ne plus qu’il sonne. Ma cliente reprit :
— Après, avec Dorian on est allé dehors, on a tourné dans le quartier, pour voir si on le voyait, mais rien. J’ai essayé de rappeler plusieurs fois, mais à chaque fois je retombais sur le répondeur. Ariane est restée à l’appart, des fois qu’il réapparaitrait, mais que dalle. On a tourné en rond je sais pas combien de temps, et puis après je suis retournée chez nous, parce que je me suis dit, si ça se trouve, il est déjà rentré à la maison, et il est planté devant l’immeuble comme un con parce qu’il a pas ses clés. Je me mentais à moi-même, je savais bien qu’il serait pas là, mais j’y suis quand même allée. Et arrivée à la maison, je me suis endormie, et le lendemain il était toujours pas là. Et personne a eu de nouvelles depuis.
Elle se mit à pleurer. Je n’aime pas quand les gens pleure. Il faut les réconforter, et je ne sais pas faire. En général, je dis quelque chose, des paroles que je pense réconfortantes, mais je ne fais qu’aggraver les choses.
Alors je décidai de garder le silence.
— Pardon, dit-elle finalement.
— Euh non, pas de problème, je veux dire, euh… Tu as quelque chose à faire, là maintenant ?
— Non.
— Et si nous nous rendions sur place ? J’aimerais bien voir cet immeuble en vrai.
— Si tu veux, dit-elle, mais je ne sais pas si mes amis seront là.
— Tu les appelleras pendant le trajet. Au pire, ce n’est pas grave. Il y aura bien quelqu’un dans l’immeuble pour nous ouvrir. Et j’aimerais bien discuter avec les voisins. Je suis sûr qu’ils auront des choses intéressantes à me dire.
#
J’avais un peu honte de ma voiture. C’était une vieille guimbarde qui roulait dieu seul sait comment et qui faisait un boucan de tous les diables. En plus de ça, la ventilation était en panne, ce qui obligeait à rouler avec les vitres entrouvertes si l’on ne voulait pas que le pare-brise soit couvert de buée. Pas idéal par ce temps-là.
Mais Clarisse, le téléphone vissé à l’oreille ne semblait pas s’en formaliser.
Elle raccrocha, soupira et dit :
— Ça répond pas. Ni Ariane, ni Dorian. Ils doivent être au boulot à cette heure-là.
— Pas grave, dis-je.
Elle resta silencieuse pendant quelques secondes, et demanda :
— T’écoutes jamais de musique quand tu roules ? Ça te dérange si je mets quelque chose ?
— J’ai pas d’autoradio ni d’enceinte, dis-je.
— Tu rigoles ou quoi ? Mais comment tu fais ?
— Tu sais, je vais jamais bien loin avec cette voiture.
— Ouais, tu m’étonnes.
La route était mauvaise autour de Peuffié. C’était une petite départementale, fréquentée surtout par les engins agricoles des gens du coin, pleine de nids de poule que les autorités ne semblaient pas pressées de réparer.
Tout autour de nous, des champs à perte de vue. Les vaches, dans leurs prés, nous regardaient passer. Le temps était plus couvert qu’en début de matinée. La brume se levait peu à peu. Alors que j’étais perdu dans mes pensées, Clarisse me demanda :
— T’en penses quoi de cette affaire ?
— Ben, c’est bizarre.
— C’est carrément chelou, ouais. Comment c’est possible, ça, qu’Hugo ait purement et simplement disparu ? Je veux dire, t’as vu les vidéos. Tu crois qu’elles sont truquées ou quelque chose comme ça ? Genre, à un moment Hugo est descendu au deuxième étage, et là un mec l’a tué, mais comme il avait peur que ça se voit, il a modifié la vidéo, il a supprimé les quelques secondes en question et il a inséré quelques secondes où il ne se passe rien, genre la minute d’après. Puis ensuite il a mis une fausse heure ou un délire du genre, pour brouiller les pistes.
— J’y ai pensé tout à l’heure, dis-je. Mais je ne crois pas que ce soit possible.
Elle parut surprise. Je poursuivis :
— Je les connais ces systèmes de vidéosurveillance. C’est très sécurisé, parce que ces images peuvent être utilisées en justice. Tu ne peux pas enlever l’horodatage. C’est impossible, le logiciel ne le permet pas. Si la caméra filme, elle ajoute automatiquement la date et l’heure. Donc tu ne peux pas, par exemple, filmer juste la scène, et rajouter après coup une fausse date ou une fausse heure.
— Mais alors peut-être, je sais pas, que le coupable a attendu qu’il soit quatre heures du matin, a changé l’heure du système en mettant qu’il était deux heures et quelques, et hop, ni vu ni connu il a fait son petit montage et on n’y voit que du feu.
— Pas possible non plus. Ces caméras sont connectées à internet. C’est un serveur à distance qui leur donne l’heure exacte. Et si la connexion est coupée, un satellite prend le relais. C’est impossible de changer l’heure. À moins de contrôler le serveur qui est situé je ne sais pas où, mais là on parlerait limite d’un complot international.
— Mouais.
Elle ne paraissait pas convaincue.
— Crois-moi, Clarisse, des caméras comme ça, j’en ai vu pas mal quand j’étais dans la police. S’il est écrit sur une image qu’il est deux heures trente-six du matin, c’est que la prise de vue a été effectuée à deux heures trente-six du matin. C’est impossible autrement.
Elle se prit la tête entre les deux mains et s’écria :
— Mais ça a pas de sens, putain ! Hugo peut pas avoir disparu comme ça, y a forcément une explication !
— Oui, répondis-je. Il y a une explication rationnelle. Et, ne t’inquiète pas, nous allons la trouver.
#
L’immeuble des amis de Clarisse était un bâtiment moderne, près du centre de Bouillensac. Un immeuble impersonnel, sans charme, tout en béton, de trois étages. C’était bien dommage, parce que je trouvais qu’il dénaturait un peu le quartier, plein de maisons plus anciennes, en pierre, comme la mienne.
En tout cas, hormis cet immeuble, le coin ne manquait pas de charme. La rue était calme. La rivière coulait à une vingtaine de mètres, et, dans l’autre direction, on apercevait le grand parc boisé de la ville à même pas cent mètres. Enfin, le centre-ville était à moins de cinq minutes à pieds.
J’essayai d’ouvrir la porte de l’immeuble, mais en vain. Elle était verrouillée.
Clarisse n’avait pas réussi à contacter ses amis, aussi décidai-je de demander à un des voisins de m’ouvrir.
L’interphone était moderne. Il avait été changé récemment. Un an, tout au plus. C’était un modèle avec caméra, de sorte que la personne chez qui l’on sonnait pouvait non seulement entendre, mais aussi voir la personne qui souhaitait entrer. Entre ça et les caméras de surveillance à chaque étage, on ne plaisantait pas avec la sécurité ici.
Sous la caméra, il y avait six boutons. Un par appartement, à raison de deux par étage. Le deuxième était censé être inoccupé. J’y sonnai néanmoins, par curiosité. Pas de réponse. Je sonnai alors à l’un des appartements du rez-de-chaussée. J’entendis un déclic, puis une voix d’homme demanda :
— Qu’est-ce que c’est ?
— Bonjour, monsieur, je souhaiterais entrer et…
— Comment ça vous souhaitez entrer ? Vous êtes pas de l’immeuble que je sache ?
— Eh bien non, mais…
— Vous avez rien à faire ici ! Fichez le camp ou j’appelle les gendarmes.
Puis la communication fut coupée.
— Sympa le bonhomme, dis-je à Clarisse.
— Je crois que c’est le mec du syndic, c’est à lui que tonton a demandé les vidéos.
J’appuyai sur la sonnette de l’autre appartement du premier étage. Sans même que personne ne me réponde, j’entendis un déclic dans la serrure de la porte d’entrée. Je poussai cette dernière, qui cette fois s’ouvrit sans se faire prier.
— Eh ben, dis-je en entrant, tout le monde n’est pas aussi regardant que ce monsieur du syndic, on dirait.
Le hall ressemblait à celui que j’avais vu en vidéo. Une porte qui donnait sur la cage d’escalier. Une autre porte, au fond, qui donnait a priori sur le local à poubelles. Et, enfin, face à nous, le fameux ascenseur.
Je me dirigeai vers la porte du fond.
— C’est les poubelles, me dit Clarisse.
— Je sais, dis-je en poussant la porte.
À l’intérieur, l’odeur était épouvantable. Trois grand bacs étaient alignés, l’un à côté de l’autre. Le premier pour le verre, le deuxième pour le papier, le dernier pour les autres déchets. Classique. Je regardai dans chacun des bacs mais ne vis rien de particulier. Les poubelles avaient été vidées récemment.
Je ressortis et, en me dirigeant vers la cage d’escalier, demandai à Clarisse :
— Bon, on monte ?
La cage d’escalier était réduite à sa plus simple expression. Un escalier en béton, juste assez large pour laisser passer deux personnes, une qui monte pendant que l’autre descend. Éclairage aux néons. Pas de fenêtre, pas de porte hormis celles qui donnaient sur chacun des paliers. Pas possible de s’y cacher, ou de se rendre ailleurs que dans le hall d’entrée ou sur le palier d’un des étages.
Bref, pas possible d’échapper aux caméras.
Nous montâmes jusqu’au troisième. L’étage des amis de Clarisse.
Je frappai à la porte, non pas du studio d’Ariane et Dorian, mais de l’appartement du voisin qui avait, semble-t-il, appelé les gendarmes.
La porte s’ouvrit quelques secondes plus tard sur un homme de petite taille, âgé, la soixantaine voire un peu plus, à moitié chauve, et qui portait des lunettes aux verres épais. Il semblait surpris d’avoir de la visite. Il me détailla de la tête aux pieds, regarda Clarisse de la même manière, et demanda :
— Oui ?
— Bonjour monsieur, je suis Alexandre Grimbert, j’enquête sur la disparition d’un jeune homme, qui était ici même samedi dernier, vous en avez peut-être entendu parler ?
L’homme réfléchit quelques secondes et dit :
— Samedi dernier ? Ah oui, quand les sauvages ont débarqué dans le studio d’à côté ?
Puis il regarda Clarisse. Son ton devint plus agressif alors qu’il dit à ma cliente :
— Vous croyez qu’on a que ça à faire, nous autres dans cet immeuble, à vous écouter hurler comme des putois, vous les jeunes ? Vous êtes pas tout seuls ici, hein. Y’en a qui se lèvent le matin ! C’est pas parce qu’on est dimanche que tout le monde fait la grasse matinée !
— Ça va, répondit-elle, on a presque pas fait de bruit. C’était pas la peine d’appeler les gendarmes, hein. Vous seriez venu toquer à la porte, on aurait baissé le son direct !
— Ouais, c’est ça, vous étiez complètement bourrés oui, moi j’allais pas frapper à votre porte, c’est des coups à se faire agresser ça. Y’en a un de vous autres qu’à disparu, c’est ça ? Eh ben franchement, bon débarras !
Et il claqua la porte.
— Je t’avais bien dit que c’était un con, dit Clarisse.
Je ne pouvais pas lui donner tort.
Je me dirigeai vers l’ascenseur et appuyai sur le bouton d’appel. Derrière la double porte, j’entendis la cabine s’activer.
— Euh, dit ma cliente, moi je monte pas dedans hein, tu vas où ?
— Je descends d’un étage, dis-je.
— OK, ben je t’y retrouve alors.
Et elle s’engouffra dans la cage d’escalier.
Les portes s’ouvrirent. La cabine était vide. C’était un ascenseur on ne peut plus normal, si l’on exceptait sa tendance à faire disparaître ses passagers. Un bouton par étage, ainsi qu’un cinquième bouton pour forcer les portes à rester ouvertes, et un sixième pour appeler un technicien en cas d’urgence.
Je relevai la tête. Au plafond, un panneau était vissé. Il permettait d’accéder au sommet de la cabine, pour les manutentionnaires. Était-il envisageable qu’Hugo ait grimpé là-haut et s’y soit caché pour une raison ou une autre ? Non, impossible de dévisser le panneau, de monter et de reposer le panneau en quelques secondes. Surtout en étant alcoolisé.
Les portes s’ouvrirent. Clarisse m’attendait.
— Il n’y a personne ici, dit-elle, c’est le voisin qui a racheté le studio et qui fait des travaux. Il n’est pas là en ce moment.
— Je sais.
Je frappai à chacune des deux portes. Pas de réponse.
Je tentai d’ouvrir la porte de l’appartement, puis du studio, sans succès.
— Bon, dis-je. Il ne nous reste plus qu’un étage à visiter.
Cette fois, nous prîmes tous les deux l’escalier jusqu’au premier.
A priori, les deux occupants étaient là. Dans le grand appartement, il y avait le responsable du syndic, qui avait fait installer les caméras et avait refusé de nous ouvrir. Dans le studio, vivait la personne qui nous avait ouvert la porte de l’immeuble sans chercher à savoir qui nous étions.
Je frappai à la porte du studio. Un homme jeune, dans les vingt-cinq ans, nous ouvrit. Il avait les yeux rouges et semblait très détendu. Soit il avait une conjonctivite et je venais de le tirer de sa sieste, soit il ne fumait pas que du tabac. Étant donnée l’odeur qui émanait du studio, je penchai pour la seconde option.
— Ouais ?
— Oui, bonjour monsieur. Est-ce que vous connaissez vos voisins du troisième ?
Il réfléchit et dit :
— Non je connais presque personne ici. Le seul que je sois déjà allé voir, c’est celui d’à côté, juste là, pour lui demander un tire-bouchon une fois. Il m’a envoyé balader. Mais ça fait pas longtemps que je suis dans l’immeuble.
— Bon, il y avait une soirée samedi dernier, au troisième, j’espère que le bruit ne vous a pas trop dérangé ?
Le jeune homme sembla réfléchir intensément.
— Samedi soir ?
— Oui.
— Hmm, nan j’étais pas là samedi, j’étais chez un pote.
— Et vous êtes revenu vers quelle heure, si c’est pas indiscret ?
— Je sais pas, vers cinq ou six heures du mat’, pourquoi ?
— Est-ce que par hasard vous avez croisé un jeune homme, dans le couloir, dans l’escalier, ou quelque chose ?
— Ben non, enfin l’escalier j’en sais rien, je prends toujours l’ascenseur.
— Et vous avez remarqué quelque chose de particulier dans l’ascenseur ?
Il fronça les sourcils.
— Non, mais pourquoi vous me demandez ça ?
Je sortis une de mes cartes de visite de ma poche.
— Un jeune homme a disparu dans la nuit de samedi à dimanche. Écoutez, si vous vous rappelez de quelque chose, ou si vous remarquez quelque chose de suspect dans les jours à venir, vous pourriez me rappeler s’il vous plait ?
Il prit ma carte, promit de me recontacter et referma la porte.
Il ne restait plus qu’un voisin à interroger.
Je frappai à la porte de son appartement. Après quelques secondes, j’entendis une clé tourner dans la serrure, un verrou coulisser, et une chaîne de sécurité être glissée dans la porte. Cette dernière s’entrouvrit, bloquée par la chaîne, et un homme d’à peu près mon âge, une quarantaine d’années, très sec et qui paraissait assez musclé, me regarda d’un air suspicieux, avant de demander :
— Qu’est-ce que vous voulez ? Comment vous êtes entré ? C’est vous qui avez sonné à l’interphone tout à l’heure, je vous reconnais. Partez d’ici, j’appelle les gendarmes.
Il allait refermer sa porte.
Je glissai mon pied dans l’entrebâillement pour l’en empêcher.
— Monsieur, j’enquête sur un crime. Je souhaiterais vous parler de la sécurité de l’immeuble. Vous êtes le responsable du syndic, n’est-ce pas ?
Je savais que ces mots allaient éveiller son intérêt. Il relâcha la porte et dit :
— Oui, pourquoi ? Un crime ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Vous parlez du jeune homme de l’autre jour ? Les gendarmes sont venus me voir à ce sujet. Vous avez fini par le retrouver ?
Il semblait mal à l’aise.
— Oui, nous l’avons retrouvé, dis-je. Il était rentré chez lui.
Il eut l’air aussi estomaqué de cette révélation que Clarisse. J’espérais qu’elle n’allait pas vendre la mèche involontairement. Je voulais qu’il croie à mon bobard.
— Ah, eh bien, euh… C’est très bien ça, je veux dire, très bonne nouvelle.
Il semblait chercher ses mots. Clarisse, à côté de moi, une fois l’effet de surprise passé, sembla avoir compris à quoi je jouais. Son expression était redevenue neutre. Le voisin demanda :
— Mais alors, que puis-je pour vous, je veux dire, si vous l’avez retrouvé… Vous me parliez d’un meurtre, non ?
— Pas un meurtre. Un crime. Voyez-vous, nous soupçonnons ce jeune homme d’être impliqué dans un trafic de drogue à grande échelle, et le bâtiment lui servirait de base arrière et…
Le voisin devenait blanc. Lui qui était obnubilé par la sécurité apprenait que son immeuble servait de repaire à un narcotrafiquant.
— Et donc, je me demandais s’il serait possible d’avoir la suite de la captation vidéo de la nuit de samedi à dimanche. Nous pensons qu’un gros échange a eu lieu aux alentours de quatre heures du matin, et nous aimerions avoir les bandes pour le reste de la nuit.
L’homme commença à paniquer :
— Mais, c’est que… On ne les a plus, je veux dire, je les ai effacées, on n’a pas le droit de les garder plus de soixante-douze heures normalement, après on doit les effacer, enfin sauf si la justice les demande, mais là c’est un peu tard et…
— Je vous remercie, dis-je.
Puis, sans lui dire au revoir, je me dirigeai vers l’escalier en compagnie de Clarisse.
Quand nous arrivâmes au rez-de-chaussée, je dis à ma cliente :
— Attends-moi ici, j’ai un petit test à faire.
J’entrai dans la cabine d’ascenseur et appuyai sur le bouton « 3 ».
Au moment où les portes se refermèrent, je commençai à compter dans ma tête.
J’en étais à douze quand elles se rouvrirent. Douze secondes pour monter les trois étages. Comme sur la vidéo.
Alors que j’étais toujours au troisième, j’appuyai sur le « 1 », puis sur le « RDC ».
Les portes se refermèrent. Je me remis à compter.
Elles s’ouvrirent à nouveau au premier étage. Je continuai de compter. Elles se refermèrent et l’ascenseur se remit en branle.
Quand elles se rouvrirent une nouvelle fois, au rez-de-chaussée, j’avais eu le temps de compter jusqu’à vingt. Vingt secondes, le temps que la cabine avait mis à descendre quand Hugo avait disparu.
Mais moi, j’étais toujours présent.
Clarisse me demanda :
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je crois que je commence à comprendre, dis-je simplement.
#
Assis sur un fauteuil inconfortable dans un des rares fast-foods de Bouillensac, je mordis dans un hamburger au bacon. La sauce au ketchup coula de chaque côté et vint salir mon jean. Je détestais les hamburgers pour ça. Il fallait mordre dedans, et la sauce coulait systématiquement sur les côtés. Et à la fin, on avait les doigts gras et qui sentaient le bacon bon marché, toute la journée. Moi j’aimais manger avec des couverts, mais Clarisse avait insisté pour venir ici, et puis de toute façon, en milieu d’après-midi, aucun autre restaurant ne servait à manger.
Et puis j’étais bien trop affamé pour faire le difficile.
Nous étions les seuls clients au milieu de cette salle à la décoration criarde. Les haut-parleurs diffusaient une sorte de musique pop sans intérêt. Clarisse, elle, avait l’air de se régaler. Elle me dit :
— Alors, tu penses qu’il s’est passé quoi ?
— Tout n’est pas encore clair. Ce qui est certain, c’est qu’Hugo n’a pas réellement disparu. Enfin, je veux dire, il ne s’est pas évaporé, quoi.
— Oui, dit-elle en levant les yeux au ciel, ça je m’en doute.
— L’autre chose dont on est sûrs, parce que tu l’as vue de tes propres yeux, c’est qu’il est monté dans l’ascenseur au troisième, et que quand la cabine est arrivée au rez-de-chaussée, il n’était plus dedans. La seule explication rationnelle, c’est qu’il est descendu en cours de route. Ça colle avec le timing : il faut douze secondes pour passer du troisième au rez-de-chaussée sans s’arrêter, mais vingt secondes si l’on fait un arrêt au premier ou au deuxième.
J’entamai mes frites avant de poursuivre :
— Mon hypothèse, c’est donc que les portes se sont ouvertes, soit au premier soit au deuxième, et qu’Hugo est descendu à ce moment-là.
Clarisse fronça les sourcils et demanda :
— Mais pourquoi ?
— Vous aviez tous les deux bien bu. Ça se voit clairement sur les images. Hugo, notamment, ne semblait plus maître de ses mouvements. Alors, selon moi, voilà ce qui s’est passé. Il est monté dans la cabine, a tenté d’appuyer sur le bouton « RDC », mais son doigt a ripé et il a aussi appuyé, soit sur le « 1 », soit sur le « 2 », sans y faire attention. À mon avis, il a appuyé sur le « 1 », parce que c’est celui qui est juste au-dessus du bouton du rez-de-chaussée.
— Et les portes se sont ouvertes au premier. Mais pourquoi est-il descendu ?
— Il n’avait pas fait attention, il pensait être arrivé au rez-de-chaussée. Sobre, il se serait aperçu de son erreur, mais là…
— OK, admettons, mais pourquoi il n’est pas redescendu ? Pourquoi on ne l’a pas retrouvé en le cherchant, après ? Et pourquoi on ne voit rien sur la vidéo ? Ça n’a pas de sens !
Je fouillai dans mon cornet de frites. Il n’y en avait plus. Pourtant j’avais encore faim. C’est l’autre raison pour laquelle je n’aime pas les fast-foods. On a encore faim en sortant, mais on prend quand même du poids. Perdant sur les deux tableaux. Je répondis :
— C’est là que c’est un peu moins clair. À mon avis, il a croisé le fameux voisin, celui du syndic, vu que l’autre n’était soi-disant pas là, et il y a eu une altercation qui a mal tourné. Peut-être qu’Hugo a tenté d’entrer dans son appartement en pensant que c’était la porte d’entrée de l’immeuble, et que l’autre a cru avoir affaire à un cambrioleur. Paranoïaque comme il est, c’est même probable. Un inconnu qui tente de s’introduire chez toi au milieu de la nuit… Il s’est senti menacé, l’a frappé avec un objet quelconque, et l’a tué, volontairement ou non.
Elle me fixa du regard et demanda :
— Alors, tu penses qu’Hugo est mort ?
— Eh bien on ne peut pas encore en être sûrs, mais c’est le plus probable oui. Je suis désolé.
Elle baissa le regard. J’avais peur qu’elle se mette à pleurer, mais elle dit simplement :
— Non c’est bon, je commençais à m’en douter de toute façon.
Elle releva la tête et ajouta :
— Mais comment ça se fait qu’on voie rien sur la vidéo alors ? Le type les a trafiquées avant de les donner à tonton ? Tu m’as dit que c’était pas possible ?
— Oui, c’est bien ça qui m’intrigue. On ne peut pas trafiquer l’horodatage sur ces caméras-là. Si l’on voit que le premier étage est calme à deux heures trente-six du matin, c’est que le premier étage est calme à deux heures trente-six du matin. Il n’y a pas d’autre possibilité. Et c’est vraiment un problème, parce que tant qu’on n’aura pas résolu ce mystère, on ne pourra rien prouver. Le procureur refusera que l’on mette en examen un homme accusé d’avoir tué quelqu’un à telle heure alors que la vidéosurveillance prouve qu’il n’est pas sorti de chez lui à ce moment-là.
Elle soupira et dit :
— J’y comprends rien.
— Moi non plus.
Je regardai par la fenêtre. Le ciel s’obscurcissait. Il allait falloir que je raccompagne ma cliente chez elle, puis que je retourne à Peuffié. Analyser une nouvelle fois ces fameuses vidéos.
Je me perdis dans mes pensées. Il fallait aussi que je m’occupe de mon bois, que je n’avais pas fini de fendre dans la matinée, avec l’arrivée du capitaine Nicol et de sa nièce. J’allais même m’en occuper directement en rentrant. Je n’avais presque plus de bois d’avance. Il fallait que je fasse ça dans la journée, et la nuit tombait très tôt désormais, depuis le changement d’heure. Dès dix-huit heures, il faisait nuit noire, et les rues de Peuffié n’étaient pas éclairées, et…
Je sursautai et dis :
— La nuit !
Clarisse me regarda sans comprendre. Je dis :
— Mais oui, Clarisse ! La nuit qui tombe plus tôt, c’est la clé de l’énigme. J’ai tout compris, ça y est. Appelle ton oncle !
#
Le feu dans la cheminée diffusait une douce lumière orangée à travers tout le salon et réchauffait agréablement la maison. L’odeur du bois qui brûlait et le bruit des flammes qui crépitaient avaient quelque chose d’apaisant. Mon amie Florine et moi étions installés tranquillement sur le canapé. Frankie, mon chat obèse, était entre nous deux, étalé de tous son long. Il dormait comme un bienheureux.
Sur le mur en face de nous, l’écran était encore éteint. Mon amie venait tout juste d’arriver. Il était vingt heures, et conformément à notre rituel, nous nous retrouvions ce soir, comme tous les mois, pour regarder un film ensemble. C’était au tour de Florine de décider de ce qu’elle voulait voir. Elle ne m’avait pas dit ce qu’elle avait choisi. Ça aussi, ça faisait partie du rituel. On ne dévoilait notre choix qu’au dernier moment. J’espérais juste qu’elle n’avait pas choisi un navet, comme la fois précédente.
Alors que nous buvions tranquillement le thé blanc que je venais de préparer, Florine me demanda :
— Au fait, ta dernière enquête, avec ce mystérieux disparu, ça s’est terminé comment ?
Cela faisait plus d’une semaine désormais que le capitaine Nicol et Clarisse étaient venus me voir.
— Oh, ça y est, le suspect a tout avoué finalement.
— Et qu’est-ce qui s’était passé exactement ? J’ai pas tout compris quand tu m’en as parlé l’autre jour.
— Eh bien, c’était bien le voisin qui s’occupait du syndic qui était responsable. Comme je l’avais envisagé, le jeune homme qui avait disparu, Hugo, avait manifestement appuyé à la fois sur le bouton du premier étage et du rez-de-chaussée. Il est descendu au premier, et a réussi à entrer chez le voisin. Il pensait probablement que c’était la porte de sortie. Et le propriétaire, pour une fois, avait oublié de fermer sa porte a clé. Il a entendu du bruit dans son entrée, il a pris un gros vase posé dans le couloir et a frappé la victime avec. Le jeune homme a perdu connaissance. Il a probablement été tué sur le coup.
— Le pauvre, c’est triste quand même.
— Le tueur a allumé la lumière, a vu que c’était sans doute un des jeunes qui faisaient la fête pendant la soirée, et a compris son erreur, mais c’était trop tard. Il a refermé la porte, a vu que le jeune homme était mort, et il a paniqué. Il aurait dû appeler les gendarmes, il aurait pu invoquer la légitime défense, mais à ce moment-là il n’y a pas pensé. Il avait peur d’être accusé de meurtre. Alors il n’a rien fait. Il a gardé le cadavre chez lui toute la nuit et toute la journée du lendemain.
— Mais quelle horreur !
— Oui, et le lendemain, pendant la nuit, quand tout le monde dormait, il a traîné le cadavre dans l’ascenseur, puis il l’a jeté dans la rivière qui coule à quelques mètres à peine de l’immeuble. Un dimanche soir, en plein milieu de la nuit à Bouillensac, il ne risquait pas de se faire surprendre par qui que ce soit. Entre nous deux, le chat se réveilla et se mit à ronronner. Je poursuivis :
— Il savait que le système de vidéosurveillance aurait capté son image à la fois au moment où Hugo était rentré chez lui, et au moment où il s’était débarrassé du cadavre. Mais il était le seul à les consulter, ces images, alors il avait pensé s’en débarrasser le lendemain. Sauf que, justement, le lendemain, la gendarmerie a demandé à visionner la bande de la nuit de samedi à dimanche. Il ne pouvait pas refuser, ça aurait paru louche, et il ne pouvait pas non plus simplement tronquer la partie qui le mettait en cause. À cause de l’horodatage, on aurait tout de suite vu qu’il manquait quelques secondes. Et il ne pouvait pas trafiquer la date et l’heure. Mais il a eu de la chance. Florine fronça les sourcils tout en caressant le chat :
— Comment ça ?
— Normalement, dans une journée, il n’est deux heures trente-six du matin qu’une seule et unique fois. Logique.
— Logique.
— Et pourtant, il y a un jour dans l’année où ce n’est pas le cas. Un seul et unique jour où il y a deux moments où l’horloge indique deux heures trente-six du matin. Et ce jour, c’est le dernier samedi du mois d’octobre. Parce que, ce jour-là, on change d’heure. Ce jour-là, à deux heures cinquante-neuf minutes, au moment où il devrait être trois heures, il est à nouveau deux heures. Et donc, trente-six minutes plus tard, il est à nouveau deux heures trente-six.
— D’accord… Et donc, tu veux dire, le voisin a supprimé les dix secondes qui le gênaient, et les a remplacées par celles qui ont été filmées pile une heure après ?
— Exactement ! Parce qu’une heure après, il ne se passait plus rien sur ce palier. Et pourtant, l’heure affichée était correcte, donc les gens visionnant la vidéo ne pouvaient se douter de rien.
— C’était malin.
— Pas vraiment non, parce que s’il s’était dénoncé tout de suite, il serait sans doute à nouveau en liberté à l’heure qu’il est. Tandis que là… Il risque de passer quelques temps derrière les barreaux.
— Eh bien, au moins il sera content, il va pouvoir vivre dans un immeuble hautement sécurisé là-bas !
— C’est vrai.
Je me levai et me dirigeai vers l’ordinateur qui était branché sur le grand écran. Je demandai à mon amie :
— Bon, sinon, tu as choisi quel film pour ce soir ?
Je vis un grand sourire se dessiner sur son visage.
— Je sais que tu adores Miles Davis, alors j’ai choisi un film dont lequel il a composé la bande originale.
Je compris immédiatement de quoi elle voulait parler.
— T’as pas fait ça quand même ?
— Si, je me suis dit que ça t’amuserait.
— Madame a de l’humour.
Je cherchai le film sur le site de streaming, lançai la lecture, et revint m’asseoir dans le canapé. À l’écran, les premières images d’Ascenseur pour l’échafaud apparurent.
Le premier jour de chaque mois, je vous propose une de mes nouvelles, disponible gratuitement sur ce blog, pendant un mois. “L’Ascenseur’” est également disponible en version ebook et papier chez la plupart des vendeurs.