La nouvelle du mois
Laura Chapuis travaille pour une agence de détectives privés. Pour sa première enquête, elle part à la recherche de Jérôme Leblanc, un mari volage dont l’épouse a perdu la trace.
Jérôme Leblanc, de son côté, tente te brouiller les pistes et cherche à rencontrer Camille en toute discrétion.
Une affaire simple à première vue, mais les apparences sont parfois trompeuses…
L’Affaire Jérôme Leblanc est une histoire pleine de surprises et de rebondissements qui fera le bonheur de tous les amateurs de nouvelles policières.
Cette nouvelle est issue du recueil « Les Cinq disparus », du même auteur.
Le premier jour de chaque mois, je vous propose une de mes nouvelles, disponible gratuitement sur ce site, pendant un mois. “L’Affaire Jérôme Leblanc” est également disponible en version ebook et papier chez la plupart des vendeurs.
Laura Chapuis posa le pot du minuscule ficus qu’elle avait ramené de chez elle dans le coin de son bureau. Cela permettait d’égayer la pièce, qu’elle trouvait un peu austère sans cela. Murs blancs, éclairage aux néons, un petit bureau en bois clair et une petite armoire métallique dans un coin. Et, comme elle serait seule à l’occuper, autant lui donner un peu de vie. Elle tourna légèrement le pot, de manière à cacher les feuilles que son chat avait mangées.
Elle eut à peine le temps d’allumer son ordinateur qu’on frappa et que la porte s’ouvrit.
Le boss entra, accompagné d’une femme, probablement une cliente, qui semblait âgée d’une petite quarantaine d’années. Soit une bonne quinzaine d’années de plus que Laura.
C’était une femme très élégante, très bien habillée, et qui semblait ne pas avoir de problèmes de fins de mois. Elle portait un foulard Hermès élégant, et son sac à main était estampillé Vuitton. Son tailleur paraissait être d’extrêmement bonne qualité. Autour de son cou, un collier en or discret mais qui se mariait bien avec ses boucles d’oreilles. Laura jeta un bref regard à ses pieds et aperçut une semelle rouge sous ses escarpins. Une paire de Louboutin, flambant neuve.
Laura se sentait presque ridicule à côté d’elle. La cliente devait avoir sur elle l’équivalent de deux ans de revenus de la jeune femme. Certes, c’était son premier jour de travail à l’Agence, et le salaire qu’elle avait réussi à négocier n’était pas mirobolant. Mais le boss lui avait dit, « si vous travaillez sérieusement, croyez-moi, vos primes vous permettront de facilement doubler votre rémunération fixe ».
Le boss, justement, était lui aussi dans ses petits souliers. Il faisait beaucoup de manières vis-à-vis de la cliente. Il avait lissé sa moustache, ça se voyait, et venait de mettre un coup de peigne pour arranger les quelques cheveux qui lui restaient sur le crâne. Il portait un costume élégant, cravate, pochette, boutons de manchettes, mais lui-même semblait habillé chichement à côté de la femme qui faisait appel à leurs services. C’était à peine s’il ne faisait pas des courbettes devant elle. Il était tellement obséquieux que, l’espace d’un instant, Laura se demanda même si ce n’était pas la reine d’Angleterre qui faisait appel à eux.
Laura se leva de sa chaise et tendit la main vers la cliente, qui l’ignora superbement, la regarda de la tête aux pieds d’un air méprisant, puis fit un simple signe de tête et dit :
— Madame.
Le boss vint à son secours et dit :
— Voici donc la détective dont je vous ai parlé. Laura Chapuis. Elle est très compétente et saura, sans l’ombre d’un doute, résoudre votre problème.
Puis, se tournant vers Laura :
— Madame Chapuis, je vous présente madame Isabelle Leblanc. Elle va vous expliquer son problème. Bon, eh bien je vous laisse madame Leblanc, Laura vous raccompagnera vers mon bureau à la fin de votre entretien.
Puis il fit une dernière courbette et quitta le bureau en refermant la porte derrière lui.
Laura désigna un fauteuil en face de son bureau et dit avec un grand sourire :
— Je vous en prie madame, installez-vous, mettez-vous à l’aise.
— Merci, répondit-elle d’un ton sec.
Leblanc s’assit sur le fauteuil, le dos bien droit, posant son sac sur ses genoux, en gardant les deux mains posées dessus. Comme si quelqu’un allait le lui voler.
Laura s’assit à son tour et demanda :
— En quoi pouvons-nous vous aider, madame ?
Elle regarda autour d’elle, comme si on allait l’espionner. Mais elles n’étaient que toutes les deux dans la pièce minuscule. Ici, à l’Agence, tout le monde avait son propre bureau. Raisons de confidentialité. Son employeur payait une fortune en loyer, mais c’était indispensable pour s’assurer de la confiance des clients. C’était en tout cas ce que lui avait dit le boss. Et effectivement, à travers les murs épais, on n’entendait aucun bruit. À peine le bruit de la circulation, dans la rue derrière elle, et le vrombissement de la climatisation au-dessus de sa tête.
Leblanc desserra enfin les lèvres pour prononcer plusieurs mots d’affilée :
— Ça concerne mon mari.
— Très bien, dites m’en plus.
— Eh bien voilà, cela fait maintenant quinze ans que nous sommes mariés, et… Comment dire… Voilà, ça ne se passe pas très bien entre nous. Nous ne sommes plus vraiment un couple, si vous voyez ce que je veux dire.
Laura hocha la tête. Sa cliente poursuivit :
— Nous ne vivons même plus tout à fait ensemble. Enfin, officiellement si, mais de plus en plus souvent mon mari découche. Cela fait deux jours que je ne l’ai pas vu. C’est pour cela que j’ai contacté votre agence dès ce matin.
Puis elle regarda encore une fois Laura et poursuivit :
— J’ai insisté pour que ce soit une femme qui s’occupe de mon cas, parce que je ne fais plus confiance aux hommes. Mais je ne sais pas si j’ai bien fait. Vous avez beaucoup d’expérience dans le métier ? Vous m’avez l’air bien jeune et pas très dégourdie.
C’était donc cela. Si le boss avait confié cette cliente apparemment importante à Laura, ce n’était pas parce qu’il lui faisait confiance. C’était parce qu’elle était la seule femme de l’Agence. Elle mentit :
— Cela fait bientôt un an que je travaille ici, mais si vous souhaitez changer d’avis il est tout à fait possible de trouver un autre détective, nous pouvons aller voir monsieur le directeur et…
— Non, cela ira, merci. Bon, voilà mon problème. Mon mari et moi allons évidemment divorcer. Seulement, il y a quinze ans, j’étais jeune, j’étais naïve, j’étais insouciante, j’étais fauchée. Un peu comme vous, quoi. D’ailleurs je devais avoir votre âge.
Laura n’en revenait pas du culot de sa cliente mais, professionnelle jusqu’au bout, n’en fit rien paraître. Leblanc continua :
— Nous nous sommes donc mariés sous le régime de la communauté de biens. Et, depuis, ma carrière professionnelle a décollé bien plus fort que celle de mon mari. Si nous divorçons à l’amiable, il héritera de la moitié de ma fortune. Et en plus de cela, je devrai sans doute lui payer une pension alimentaire.
Elle regarda Laura dans les yeux et ajouta :
— Et cela, il n’en est pas question.
Laura commençait à comprendre mais demanda :
— Très bien madame, et qu’attendez-vous de nous exactement ?
— Jérôme a forcément une maîtresse. C’est pour cela qu’il disparaît régulièrement. Et c’est pour cela que j’ai besoin de vos services. Si j’ai la preuve qu’il m’est infidèle, je pourrai demander le divorce pour faute. Des centaines de milliers d’euros sont en jeu, madame. C’est pourquoi je souhaite que vous retrouviez mon mari, et que vous le preniez la main dans le sac, pour ainsi dire.
Ainsi, la carrière de Laura allait débuter par une filature. Ça lui convenait très bien. Ses collègues, ici à l’Agence, avaient tous débuté par des dossiers ennuyeux, loin du cliché du détective privé que l’on rencontre au cinéma ou dans les romans. Des histoires de recherches de documents administratifs en ligne, des vérifications de solvabilité d’entreprises, ce genre de choses. Elle avait des collègues qui travaillaient ici depuis plus d’un an et n’avaient jamais mis les pieds dehors. Et ça avait l’air de leur convenir. Tant mieux pour eux.
Mais Laura était une femme d’action. Elle avait besoin d’aller sur le terrain. Si, quelques mois auparavant, elle n’avait pas échoué aux tests d’entrée, elle serait à l’armée à l’heure qu’il était. Mais le destin en avait décidé autrement. Quoi qu’il en soit, elle n’avait pas l’intention de s’encroûter derrière un bureau.
— Très bien madame, dit-elle. Eh bien, afin de retrouver la trace de votre mari, dans un premier temps, j’aurais besoin d’un maximum de renseignements. Son nom complet évidemment. Sa date de naissance. Une photo récente. Les noms et coordonnées des membres de sa famille, de ses amis. Les endroits où il a l’habitude de se rendre. L’adresse de son travail, aussi. Que fait-il dans la vie ?
Elle sortit un dossier de son sac à main et, en le tendant à la détective, répondit :
— Jérôme est travailleur indépendant. Il est consultant en sécurité informatique.
Bon. Cela n’allait pas faciliter les recherches. Beaucoup de gens laissent des tonnes de traces en ligne, mais probablement qu’un spécialiste du domaine était beaucoup plus prudent.
Leblanc lui tendit une clé et dit :
— C’est le double de la clé du bureau qu’il loue en ville. Peut-être qu’il se cache là-bas, je n’en sais rien. Il ne me répond pas sur son téléphone professionnel, mais je n’y suis pas allée. Le concierge me connaît, je n’ai pas envie qu’il dise à mon mari que je suis passée.
Laura prit la clé et la posa sur son bureau. Puis elle ouvrit le dossier et tomba sur une photo de sa cible.
Ma foi, il était plutôt bel homme. Le visage carré, un sourire ravageur. Un regard intense. Il portait une chemise blanche dont les manches étaient remontées. Il semblait plutôt musclé.
Lui et son épouse ne semblaient pas avoir grand-chose en commun, effectivement. Et il semblait séduisant, aussi Laura n’avait aucun de mal à l’imaginer en compagnie d’une maîtresse illégitime. Y compris une femme plus séduisante que madame Leblanc, ce qui n’avait rien de bien compliqué.
Enfin, ce n’était pas à elle de juger des choix ni de sa cliente ni de sa cible. Tout ce qu’elle avait à faire, c’était de prendre Jérôme Leblanc en flagrant délit d’adultère. Mais pour cela, il fallait déjà réussir à mettre la main sur lui. Et ce ne serait sans doute pas si simple.
#
Jérôme Leblanc regarda autour de lui avant de traverser la rue.
Le soleil brillait au-dessus de sa tête. À peine quelques nuages dans le ciel. Il faisait doux. Dans un des nombreux platanes alignés qui bordaient la petite rue, un merle chantait à tue-tête. Dans un jardin non loin de là, on entendait un petit chien aboyer.
En dehors de ça, le quartier était calme. Aucune voiture en circulation. Et à part lui, aucun passant. On avait beau n’être qu’en début d’après-midi, un moment particulièrement tranquille de la journée, il ne pouvait pas imaginer cette petite rue bondée en fin de journée.
Il avait bien fait de choisir ce petit quartier résidentiel à la sortie de la ville pour retrouver Camille.
Il savait qu’ici, il ne serait pas dérangé.
Il n’y avait que quelques maisons entourées de grands jardins. Ici, on était mieux qu’en plein centre-ville, avec ces milliers de regards braqués sur vous en permanence. Et mieux qu’à la campagne, où l’on pense être isolé et loin de tout, mais où en réalité tout le monde s’ennuie et scrute chacun de vos faits et gestes.
Il préférait éviter les hôtels aussi. Beaucoup trop de caméras de surveillance et de gérants qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Et puis, dans les hôtels, les murs ne sont pas bien épais. On entend facilement ce qui se passe d’une chambre à l’autre. Pas terrible, pour ce qu’il avait à faire.
Dans ce petit quartier résidentiel, qui était rempli de demeures bourgeoises toutes plus différentes les unes que les autres, chacun semblait au contraire s’occuper de ses propres affaires, sans se mêler de ce qui se passait chez les autres. Jérôme en était persuadé, s’il avait le malheur de faire un infarctus au beau milieu de cette rue, personne ne s’en rendrait compte avant la fin de la journée.
Il arriva devant la maison qu’il venait de louer.
C’était une maison de plain-pied, meublée, de soixante mètres carrés d’après l’agence de location, qui possédait un petit jardin, plus petit que ceux du voisinage. Une immense pièce principale. Un petit bureau. Une seule chambre. Mais Jérôme n’avait pas besoin de plus. Et, même s’il avait été contraint de louer le logement pour un mois entier, il n’avait pas l’intention de rester ici plus d’une nuit. Dès demain l’affaire serait réglée.
Mais il n’avait pas eu le choix. Il ne pouvait évidemment pas faire ce qu’il avait prévu de faire au bureau. Et encore moins chez lui.
Enfin, c’était de moins en moins chez lui. C’était peu à peu en train de devenir « chez Isabelle ».
Il repensa à sa femme. Elle avait tellement changé ces dernières années. Où était donc passée l’étudiante en psychologie qu’il avait connue quinze années auparavant et qui voulait refaire le monde ? Qui ne parlait que de liberté et se moquait du lendemain et du jugement des autres ? L’étincelle de folie et d’insouciance avait peu à peu quitté son doux regard. Tout ce qui l’intéressait, maintenant, c’était sa carrière. C’était d’écraser les autres, pour grimper peu à peu au sommet. La femme qu’il avait aimée et épousée n’existait plus.
C’était ainsi, il fallait qu’il se fasse une raison.
Jérôme sortit la clé de sa poche, et déverrouilla le portillon. Il avança sur la petite allée de graviers qui menait à la maison. Il vit un spot au-dessus de la porte d’entrée. Le genre de modèle qui s’allume automatiquement quand on passe devant, à la nuit tombée. Tant mieux. Jérôme laisserait un des volets roulants entrouvert. Si, pendant la soirée, un curieux s’approchait d’un peu trop près, il le saurait immédiatement.
L’intérieur était chichement meublé, mais c’était tout à fait suffisant. Une table et quatre chaises en bois bon marché, un canapé et un fauteuil en tissu usés, un frigo, une gazinière… Il allait falloir qu’il fasse des courses. Il n’avait pas encore pris le temps de déjeuner et commençait à avoir un petit creux.
Et puis, il fallait qu’il prévoie un petit truc à boire et quelques bricoles à grignoter pour Camille. Ça se fait. Question de politesse, avant d’aborder les choses sérieuses.
Il y avait une petite supérette dans la rue d’à côté. Il était un peu plus de quatorze heures, et Camille n’arriverait pas avant vingt heures. Il avait largement le temps de se préparer un petit plat et de faire une sieste pour avoir les idées au clair.
Avant de ressortir, il continua de faire le tour du logement. Un des volets roulants, dans la pièce principale, était relevé. Il tenta de l’abaisser, mais en vain. Il était bloqué.
C’était contrariant, mais pas catastrophique non plus. C’était une fenêtre qui donnait sur le jardin à l’arrière de la maison, pas sur la rue. Il regarda par la fenêtre. Le jardin était entouré d’une haute haie de thuyas. On ne risquait pas de le voir, ni depuis la rue, ni depuis chez les voisins. C’était un non-problème.
Il déposa ses affaires dans la chambre, sous le lit, sortit de la maison, verrouilla derrière lui et se rendit jusqu’à la supérette qu’il avait repérée.
Sur le chemin, il ne croisa personne.
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Laura trouva enfin l’immeuble qu’elle cherchait, dans cette petite ruelle calme près de la grand place.
C’était un bâtiment banal, en béton, de quatre étages, au milieu de tant d’autres dans cette rue. On n’était qu’à quelques mètres à peine de la place la plus animée de la ville, et pourtant le quartier était silencieux. À peine quelques voitures qui circulaient.
C’était ici que Jérôme Leblanc travaillait. C’était en tout cas l’adresse que sa cliente lui avait donnée. Sur l’interphone, un nom de société était affiché : « Global Consulting ». Un logo sobre, sans fioriture. Cela faisait très professionnel.
Elle pressa le bouton de l’interphone. Évidemment, personne ne répondit. Elle appuya alors sur un bouton qui disait « accueil ». La porte s’ouvrit quelques secondes après.
Laura entra dans un petit hall d’entrée, plutôt sombre. L’endroit sentait bon le propre, une légère odeur de détergent vint lui chatouiller les narines. Elle arriva devant un ascenseur et une cage d’escalier. Au fond, derrière un guichet, un petit homme d’une cinquantaine d’années était en train de lire un livre épais. Il releva la tête, regarda Laura et demanda :
— Bonjour madame, en quoi puis-je vous aider ?
Elle lui fit un grand sourire, posa la main sur la rampe comme si elle connaissait déjà les lieux, et dit, pleine d’assurance :
— Bonjour, j’ai rendez-vous avec monsieur Leblanc, de Global Consulting. Troisième étage. Je connais.
Le petit homme ne dit rien et se replongea dans sa lecture.
Laura avait préféré prendre les escaliers, cela lui permettait de mieux étudier les lieux. Il y avait quatre étages, et apparemment, à chaque étage, deux entreprises étaient hébergées. Pendant son ascension, elle ne croisa personne, ce qui l’arrangeait bien. À part le concierge, personne ne la remarquerait.
Arrivée au troisième, elle tendit l’oreille. Silence complet. Elle sonna à la porte de Global Consulting. Elle n’entendit aucun bruit de l’autre côté de la porte.
Elle prit la clé que Leblanc lui avait confiée et la fit tourner dans la serrure.
Elle entra d’abord dans un bureau, assez petit mais luxueusement meublé. Rien à voir avec le mobilier cheap de son bureau à l’Agence. Au milieu de la pièce trônait un meuble massif, dans un bois sombre. Dessus, était posé un ordinateur doté d’un immense écran. Des dossiers étaient répartis à côté, dans un désordre savamment organisé. Comme si Jérôme Leblanc voulait donner l’image de quelqu’un qui travaille beaucoup, mais qui est efficace.
Au fond de la salle, une petite porte. Laura s’y dirigea. La deuxième pièce n’avait rien à voir avec la première. Ce n’était manifestement pas un endroit que les clients étaient censés voir. Un canapé-lit était déplié. Les draps étaient encore défaits. Sur une chaise, des vêtements étaient posés, en vrac. Apparemment, Jérôme Leblanc avait l’habitude de dormir ici.
Peut-être même avec sa supposée maîtresse.
Laura prit des photos de la pièce, et notamment du canapé-lit, bien que cela ne prouve absolument rien. Cela pourrait toujours servir à démontrer que, dans les faits, le couple ne vivait plus sous le même toit. Peut-être que madame Leblanc serait ravie de fournir une telle preuve, le moment venu.
Mais en fin de compte, le mari de sa cliente avait-il réellement disparu ? Peut-être qu’il vivait ici désormais, le temps de trouver autre chose ?
Non, elle avait du mal à le croire.
S’il habitait effectivement ici, pourquoi n’était-il justement pas sur son lieu de travail, en pleine journée ? Laura avait tenté d’appeler le numéro professionnel de Leblanc dans la matinée, mais elle était tombée systématiquement sur un répondeur. Elle avait même laissé un message, se faisant passer pour une cliente potentielle, mais personne ne l’avait rappelée.
Et puis, l’endroit semblait presque avoir été abandonné dans la précipitation. Comme si Jérôme Leblanc avait du quitter les lieux en urgence. Peut-être avait-il deviné que sa femme cherchait à le piéger ? Possible. Si c’était le cas, il faudrait que Laura redouble de prudence.
D’un autre côté, sa cible aurait laissé toute son activité professionnelle en plan pour une simple amourette ?
Rien n’était clair pour le moment, mais elle ne pouvait négliger aucune hypothèse.
En tout cas, pour le moment, Jérôme Leblanc était ailleurs, et sa priorité était de le retrouver.
Elle avait passé presque toute la matinée à faire des recherches en ligne, mais l’homme semblait très discret. Ce qui n’était pas surprenant, étant donné le métier qu’il exerçait. Tout ce qu’elle avait trouvé, c’était un site web vitrine pour son activité professionnelle. Aucun compte sur les réseaux sociaux.
Alors qu’elle allait quitter la pièce qui servait d’appartement, elle vit une autre porte, fermée. Elle tenta de l’ouvrir, mais elle était verrouillée. C’était une porte épaisse, avec une serrure sécurisée. Le même genre que la porte d’entrée des locaux. Elle tenta, à tout hasard, d’y insérer la clé dont elle disposait. Sans succès, évidemment.
Il y avait quelque chose là-derrière, et Jérôme Leblanc ne voulait pas que n’importe qui puisse y accéder.
Elle colla l’oreille contre la porte et entendit, derrière, un vrombissement. Comme si plusieurs ordinateurs, de l’autre côté, étaient en train de fonctionner à plein régime.
En tout cas, malheureusement, il ne semblait pas y avoir de moyen d’y accéder facilement.
Elle retourna alors dans la pièce principale et se dirigea vers le bureau. Elle bougea la souris de l’ordinateur. L’écran sortit de sa veille, mais demanda un mot de passe. Évidemment. Et sa cible n’était certainement pas du genre à choisir le nom de son chat ou sa date de naissance pour protéger sa machine.
Il était inutile qu’elle perde son temps : elle ne réussirait pas à accéder à ses données informatiques.
Alors qu’elle s’apprêtait à se lever pour fouiller dans les armoires et les tiroirs, son regard tomba sur un bloc-notes à côté de l’ordinateur. C’était un grand bloc de papier, au format A3. Des feuilles, sur lesquelles on pouvait prendre des notes dès que l’on en a besoin, lorsque l’on était au téléphone par exemple. La feuille devant Laura était vierge.
Mais le bloc n’était pas neuf. Il avait déjà été utilisé, et la page précédente avait été arrachée à la va-vite.
Jérôme Leblanc utilisait des stylos à bille. Cela se voyait, parce qu’il y avait des sortes de marques sur la feuille au sommet du bloc. En écrivant sur la feuille précédente, celle qu’il avait arrachée, probablement pour ne pas laisser de trace, sa cible avait appuyé fort sur le papier, et son écriture était visible, en creux, sur la feuille du dessous.
Laura prit le bloc de papier et se dirigea vers la fenêtre. En l’orientant correctement sous la lumière, elle put voir ce que Leblanc avant écrit juste avant de partir.
Dix chiffres, séparés en blocs de deux. Un numéro de téléphone. Elle l’enregistra sur son propre appareil.
Et une adresse, située quelque part dans la ville, à un endroit qu’elle ne connaissait pas.
Elle lança le navigateur internet de son téléphone et effectua une recherche. C’était l’adresse d’une petite maison, située dans un quartier résidentiel excentré, presque à la sortie de la ville.
Il s’agissait peut-être du numéro de téléphone et de l’adresse de sa maîtresse. Si c’était le cas, elle avait toutes les chances d’y trouver sa cible, tôt ou tard.
Ou bien peut-être s’agissait-il d’une fausse piste.
Mais le meilleur moyen de le savoir, c’était de se rendre là-bas.
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Quand Jérôme entra dans la petite supérette, il jeta un œil discret autour de lui. C’était un petit commerce, seulement deux rayons, qui vendait surtout des denrées alimentaires. Un mauvais éclairage, une radio de qualité médiocre qui diffusait un rap français à tue-tête. À la caisse, une femme, l’air épuisée, qui semblait attendre impatiemment que la journée se termine.
Il y avait un seul autre client, un jeune, dans la boutique. Il titubait et puait l’alcool à plein nez. Il avait deux grandes bouteilles de bière à la main. Comme s’il avait encore besoin de ça. Le quartier n’était peut-être pas aussi huppé que Jérôme l’avait pensé de prime abord. Enfin, ce n’était pas un problème. Il n’avait pas prévu de s’installer ici définitivement.
Jérôme parcourut les rayons, prit un paquet de pâtes, des tranches de jambon et deux pommes, pour son repas de midi. Et une bouteille de champagne, pour Camille et lui, dans la soirée.
Alors qu’il était en train de payer ses achats, il sentit son téléphone vibrer dans sa poche. Ce n’était pas son numéro habituel. Il avait laissé son portable au bureau.
C’était son téléphone d’urgence. Celui qu’il venait tout juste d’acheter.
Personne ou presque ne connaissait ce numéro.
Il se dépêcha de finir de payer et, une fois de retour dehors, regarda la notification qu’il venait de recevoir.
C’était un message automatisé, envoyé par son ordinateur au bureau. Il disait simplement « alerte intrusion ». Cela voulait dire que quelqu’un s’était introduit dans les locaux de Global Consulting et avait tenté d’accéder à son ordinateur.
Sans succès, heureusement.
Mais cela voulait quand même dire que quelqu’un s’était rendu sur place.
Probablement sa femme, Isabelle. Il y avait un double des clés du bureau qui traînait quelque part à la maison, mais elles n’avaient jamais servi. Il y avait bien longtemps que lui-même ne savait plus où elles étaient.
Ou bien, autre possibilité. Camille avait réussi à trouver l’adresse de Global Consulting et avait tenté de le retrouver là-bas. Si c’était le cas, c’était une très mauvaise nouvelle.
Non, ce n’était pas possible. Il avait été prudent. Camille n’avait aucun moyen de connaître cette adresse.
Mais il ne pouvait pas s’empêcher de se sentir nerveux. Il se dépêcha de retourner vers la maison qu’il avait louée.
Arrivé dans sa rue, il regarda autour de lui, mais ne vit rien d’anormal. Juste une personne âgée, plus bas, qui rentrait chez elle. Et une jeune femme, quelques mètres plus loin, qui sortait de sa voiture.
Il observa la jeune femme. Plutôt mignonne. Elle le regarda, lui fit un vague signe de tête, et sortit un sac de courses de son coffre, avant de se diriger dans la cour d’une maison, un peu plus bas, ses clés à la main.
Jérôme rentra lui aussi dans sa maison, fit le tour de chacune des pièces. L’une après l’autre.
Il entra dans la chambre, regarda sous le lit. La mallette qu’il avait prise avec lui était toujours là.
Son arme de poing aussi.
Personne ne s’était introduit ici pendant son absence.
Il souffla et se détendit un peu.
En tout cas, pas question de baisser la garde. Ce soir, il faudrait qu’il reste prudent. Plus que jamais.
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Plantée devant cette maison qu’elle avait choisie au hasard dans la rue, ses clés à la main, Laura attendait que les battements de son cœur se calment enfin.
Cela faisait dix minutes à peine qu’elle était arrivée devant la petite maison dont elle avait trouvé l’adresse dans les locaux de l’entreprise de Jérôme Leblanc. Elle l’avait observée quelques instants, avait pris quelques photos et, alors qu’elle venait tout juste de descendre de son véhicule pour s’en approcher, alors qu’elle avait la main sur la poignée de sa portière, prête à la refermer, elle avait vu sa cible apparaître, au coin de la rue.
Leurs regards s’étaient croisés, l’espace d’un instant. Elle avait vu ce regard magnétique. Celui qu’elle avait deviné sur la photo. Et comme une cruche, comme un papillon attiré par la flamme d’une bougie, elle était restée plantée à le regarder. Elle lui avait fait un signe de la tête, comme une voisine qui dit bonjour à un des habitants du quartier, et avait ouvert son coffre. Puis elle en avait sorti le sac de courses qu’elle avait justement rangé là, au cas où elle en aurait besoin un jour. Rien de plus anodin qu’une femme qui sort ses courses de son coffre, s’était-elle dit. Apparemment elle avait bien fait.
Et enfin, elle s’était dirigée vers une maison au hasard, ses clés à la main, comme une ménagère lambda qui rentre chez elle après avoir fait ses courses.
Elle n’avait plus qu’à espérer que Jérôme Leblanc soit tombé dans le panneau.
Elle tourna la tête. La rue était à nouveau vide. Sa cible était probablement rentrée chez elle.
Elle regarda la maison où il s’était réfugié. Sur la façade avant, tous les volets étaient baissés. En pleine journée, ce n’était pas normal. Personne de censé ne ferait cela, à moins d’avoir quelque chose à cacher. Ce qui était manifestement le cas de Jérôme Leblanc. En tout cas, ça n’arrangeait pas les affaires de Laura, parce que cela allait lourdement compliquer sa tâche.
Elle n’avait plus qu’à remonter dans sa voiture, et attendre que l’éventuelle maîtresse de sa cible arrive, que Jérôme Leblanc lui ouvre la porte, et qu’ils se retrouvent, tous les deux, sur le palier de la porte. S’ils s’embrassaient là, ce serait idéal. S’ils choisissaient de rester discrets, cela ferait certainement l’affaire malgré tout. Devant le juge qui prononcerait le divorce, il faudrait qu’il justifie de sa présence et de celle de cette femme, ce jour-là, loin de son domicile.
Ce qui voulait dire des heures à planquer. Peut-être toute la soirée et une bonne partie de la nuit. Les inconvénients du métier.
Heureusement qu’elle vivait seule. Personne ne l’attendait chez elle. Personne à part son chat qui, cet ingrat, ne se rendrait même pas compte de l’absence de sa maîtresse, occupé qu’il était à passer ses journées à dormir.
Les heures passèrent, la lumière du jour déclina peu à peu et les lampadaires commencèrent à s’allumer et à inonder la rue de leur éclairage blafard.
Laura vit un rai de lumière dans le jardin, à l’arrière de la maison. Cela voulait dire que les volets, de l’autre côté de la bâtisse, n’étaient pas abaissés. Tant mieux. Une fois la maîtresse de sa cible arrivée, Laura pourrait se cacher dans le jardin à l’arrière de la maison, et les prendre sur le fait.
C’est alors qu’une voiture se gara juste devant la maison. Quelqu’un en descendit. Laura n’en croyait pas ses yeux. Elle ne s’était pas du tout attendue à cela. La personne vint frapper à la porte. Jérôme Leblanc lui ouvrit. Laura prit des photos en rafale. Ils ne s’embrassèrent pas, ne se montrèrent pas le moindre signe d’affection. Ils se serrèrent simplement la main, avant de rentrer tous les deux dans la maison.
Il allait vraiment falloir que Laura se rende dans le jardin pour photographier l’intérieur de la maison. Les clichés qu’elle avait pris jusqu’alors auraient du mal à convaincre le juge.
Parce que ce n’était pas avec sa maîtresse que Jérôme Leblanc avait rendez-vous dans cette maison loin de chez lui.
C’était avec son amant.
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Jérôme serra rapidement la main de son invité sur le pas de la porte et le fit entrer.
Camille portait un blazer et un jean épais.
Jérôme ne l’avait vu qu’en photo jusqu’à présent, et désormais il comprit ce qui lui avait semblé étrange dans le regard de l’homme. L’un des deux yeux de son invité était figé dans son orbite. Cet œil mort, d’un bleu intense, qui le fixait sans pouvoir le voir avait quelque chose d’inquiétant. Jérôme tâta machinalement la poche arrière de son jean, pour bien vérifier qu’il n’avait pas oublié d’y cacher son arme.
C’était un réflexe idiot, il le savait. Mais Camille ne sembla pas avoir remarqué quoi que ce soit. Il semblait occupé à observer la pièce principale dans les moindres détails.
Jérôme désigna le canapé et dit :
— Installez-vous, Camille. J’ai prévu du champagne pour célébrer la réussite de notre collaboration.
— Oh, ce n’était pas la peine de vous embêter avec ça, Antoine, dit-il en s’asseyant, mais puisque c’est proposé si gentiment…
« Antoine… » C’était le faux prénom qu’il avait donné à Camille, pour protéger son identité. Et probablement que son invité ne s’appelait pas réellement Camille non plus.
Jérôme ouvrit la porte du réfrigérateur et en sortit la bouteille de champagne. Il était frais, ce serait parfait. Puis il ouvrit le placard au-dessus de l’évier et en sortit deux verres à pied ordinaires.
— Vous m’excuserez, dit-il à son invité depuis le coin cuisine, mais je n’ai ni flûte ni coupe à champagne. Que des verres à vin.
— Ce n’est pas bien grave. Vous n’êtes pas installé ici depuis bien longtemps j’ai l’impression, je me trompe ?
Un « pop » sonore retentit dans la pièce quand Jérôme fit sauter le bouchon. Alors qu’il versait le breuvage dans les deux verres, en tentant de ne pas le faire trop mousser, il répondit :
— Non en effet. Je suis arrivé très récemment.
Jérôme posa les deux verres sur la table et s’assit dans le petit fauteuil, en face de Camille. Alors qu’il venait de prendre son verre pour trinquer, son invité lui demanda :
— Au fait, comment va votre épouse ?
Jérôme se figea et fronça les sourcils. Il demanda :
— Comment savez-vous que je suis marié ? Nous n’en avons jamais parlé il me semble.
— Oh vous savez, vous n’êtes pas le seul à vous renseigner sur les gens avec qui vous faites affaire. Nous aussi nous avons mené notre petite enquête, de notre côté.
Comment ça, « nous » ? Ils étaient plusieurs ? Ce n’était pas du tout prévu.
Camille prit son verre à son tour, et dit :
— C’est une femme charmante. J’espère que notre petite transaction se passera bien. Au fait, j’ai oublié la clé USB, mais je suis sûr que nous allons tout de même trouver un arrangement, n’est-ce pas. Santé !
Puis il fit tinter son verre contre celui de Jérôme, qui était resté figé pendant tout ce temps.
Camille dégaina alors son arme si vite que Jérôme n’eut pas le temps de comprendre ce qui venait de se passer.
— Bon allez, Antoine, vous allez doucement prendre l’arme que vous cachez sur vous, et la poser très délicatement au sol. Si vous faites tout ce que l’on vous demande, il ne vous arrivera rien. Ni à vous, ni à votre femme.
Il n’était pas du tout prévu que les choses se passent comme ça.
Il aurait dû prendre cet homme beaucoup plus au sérieux.
Il était tombé dans un piège.
Et surtout, Isabelle était en danger, et lui était coincé ici, et il ne pouvait rien y faire.
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À peine Jérôme Leblanc et l’homme qui l’accompagnait étaient-ils rentrés que Laura s’était précipitée hors de sa voiture, et, après un bref coup d’œil pour s’assurer que personne ne l’avait vue, avait passé le portillon, en ne s’approchant pas trop de la maison, pour éviter d’activer le projecteur qui s’allumait dès qu’il détectait un mouvement.
En longeant la haie, elle avait alors contourné le bâtiment, et s’était cachée derrière un petit arbre, au milieu du jardin. Un pommier, apparemment. Le sol était couvert de fruits. Le terrain était sans vis-à-vis, entouré d’une haute haie, et elle était plongée dans le noir. Sa cachette était dérisoire, le tronc était beaucoup trop fin pour réellement la cacher, mais dans l’obscurité personne ne la verrait. Elle s’allongea au sol, sortit son appareil photo, et y fixa son téléobjectif.
On ne la voyait pas mais elle, elle voyait parfaitement l’intérieur de la maison, à travers la fenêtre dont le volet était resté levé. La configuration était idéale pour elle.
Jérôme et son invité restaient très distants. Autant physiquement que dans leur attitude. Aucun geste affectueux, aucun regard équivoque. Peut-être n’étaient-ils pas amants. Ou, si c’était le cas, il s’agissait de leur premier rendez-vous.
Non, c’était ridicule. Si son mari avait été attiré par les hommes, Isabelle Leblanc l’aurait forcément signalé lors de leur entretien. Elle aurait parlé d’ « une maîtresse ou un amant », plutôt que simplement d’une maîtresse. À moins qu’elle ne soit pas au courant de cette part de la personnalité de l’homme qui partageait sa vie depuis si longtemps.
Mais c’était peu probable. Sans doute que sa cliente s’était fait des idées.
Son mari ne la trompait pas.
Mais alors qui était cet homme ? Un partenaire professionnel ? Un client à lui ? Dans ce cas, pourquoi ne pas le recevoir dans ses locaux ? À quoi rimait cette mascarade ?
Elle vit alors Jérôme Leblanc sortir une bouteille de champagne, et en verser le contenu dans deux verres à vin. Quel sacrilège ! Si son oncle Champenois avait vu ça, il aurait fait une attaque.
Sa cible revint s’asseoir en face de son invité. Ils trinquèrent.
Mais quelque chose n’allait pas.
Dans l’attitude de Leblanc. Il semblait nerveux. C’était comme si les événements ne se déroulaient pas comme il l’avait prévu.
Le ton semblait monter entre les deux hommes.
C’est alors que l’invité sortit une arme à feu de la poche de sa veste et la pointa vers Leblanc.
Ce dernier glissa alors la main vers l’arrière de son jean, en sortit lui aussi une arme, et la posa délicatement au sol.
L’invité la repoussa au loin, avec le pied.
Puis Leblanc posa une petite mallette sur la table basse, en faisant des gestes très lents. Il l’ouvrit.
Elle était pleine de billets.
Il la referma et la tendit vers son invité, qui s’en empara.
Leblanc leva alors les mains en l’air.
L’attitude de l’autre homme changea, presque imperceptiblement.
Il menaçait toujours Leblanc de son arme, mais quelque chose était différent. Comme s’il était plus crispé.
C’est alors qu’elle comprit.
L’homme était sur le point de faire feu.
Il allait abattre Leblanc.
Sans plus réfléchir, Laura ramassa une des pommes tombées au sol, et la jeta de toutes ses forces contre la fenêtre, qui vola en éclats.
Elle regretta aussitôt son geste.
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Alors que Camille était sur le point de tirer, la vitre du salon explosa.
L’agresseur de Jérôme se tourna vivement vers la vitre et pointa son arme en direction de l’obscurité, le doigt sur la gâchette, prêt à faire feu.
Jérôme en profita.
Avant que Camille ne tire, il lui envoya un direct magistral dans la mâchoire.
L’homme échappa son arme. Et s’effondra au sol, inconscient.
En tombant, sa tête heurta la table basse en faisant un bruit sourd.
Jérôme se précipita pour ramasser l’arme, puis la pointa à son tour en direction de la fenêtre.
Au sol, près de la vitre brisée, il vit une pomme.
Une voix féminine à l’extérieur cria :
— Ne tirez pas ! Je ne suis pas armée !
La femme qui venait de crier avait l’air paniquée.
Il s’approcha du mur et actionna l’interrupteur qui permettait d’éclairer le jardin.
Il vit une jeune femme, terrorisée, allongée au pied du pommier.
Il la reconnut. C’était la nana canon qu’il avait croisée, en arrivant. Celle qui déchargeait ses courses. Elle avait un appareil photo avec téléobjectif dans les mains. Ce n’était pas une simple voisine canon qui habitait dans le quartier.
Elle était ici pour l’espionner. Il ne savait pas qui l’avait envoyée, mais elle venait de lui sauver la vie.
Il n’était pas sûr de vraiment pouvoir lui faire confiance, mais elle n’était pas armée, et il n’y avait pas de temps à perdre. Isabelle était en danger.
Il s’approcha de Camille. Il prit son pouls. Aucun battement. L’homme s’était tué en tombant.
Jérôme ramassa sa propre arme, reprit sa mallette, ouvrit la porte qui donnait sur le jardin, se précipita vers la femme, toujours l’arme à la main, et cria :
— Vous avez une voiture.
Ce n’était pas une question. Il l’avait vue descendre de sa voiture, dans l’après-midi. Il poursuivit :
— Vous allez me conduire chez moi. Je vais vous donner l’adresse.
— Euh, oui, si vous voulez. Tout ce que vous voudrez.
La jeune femme, en face de lui, les mains en l’air, semblait partagée entre la panique et la surprise. Jérôme abaissa son arme et dit :
— Ne vous inquiétez pas, je ne vous ferai rien. Je sais que c’est vous qui m’avez sauvé la vie. Allez, dépêchez-vous, dit-il en l’aidant à se relever, vous m’expliquerez plus tard ce que vous faites là.
Jérôme donna son adresse à la jeune femme et lui ordonna de foncer. Il la vit taper fébrilement l’adresse sur son GPS.
Pendant ce temps, il appela Isabelle.
Pourvu que rien ne lui soit arrivé.
La jeune femme venait de démarrer et roulait aussi vite qu’elle le pouvait.
Dans le combiné, Jérôme entendit, nerveux, la première sonnerie. Puis la deuxième.
Son cœur battait à toute allure.
Puis on décrocha, à l’autre bout, et une voix dit :
— Allô ?
C’était la voix d’Isabelle. Elle était en vie. Et sa voix était normale. Pas du tout la voix de quelqu’un qu’on est en train de menacer.
— Isabelle ? C’est moi. Tout va bien ?
— Jérôme ? « Tout va bien » ? Tu oses me demander si tout va bien ? Tu disparais, sans la moindre explication, pendant plusieurs jours, et tu oses me demander si je vais bien ? D’un seul coup, tu t’inquiètes pour moi ?
Isabelle ne semblait pas être en danger. Camille avait bluffé. Il ne savait pas qui était sa femme. Il n’avait pas de complice. Il avait juste dit cela pour prendre l’ascendant psychologique sur Jérôme. Et ça avait marché.
La jeune femme à ses côtés venait de brûler un feu rouge. D’un geste de la main, Jérôme lui fit signe de ralentir. Il n’y avait plus de raison de se presser.
— Je rentre à la maison, Isabelle, soupira-t-il dans le combiné. Je vais t’expliquer.
— Il n’y a rien à expliquer. Ce n’est pas la peine de rentrer. Tu es avec une femme, n’est-ce pas ? Ne mens pas, je le sais.
Il sourit, par réflexe. Techniquement, oui. Il était avec une femme, mais ce n’était pas ce qu’elle pensait. Mais lui dire ça n’arrangerait en rien les choses. Bien au contraire.
Il secoua la tête et dit :
— Tu as sans doute raison. Bonne soirée, Isabelle.
Puis il raccrocha.
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Alors qu’elle roulait toujours à travers les rues de la ville aux côtés de Jérôme Leblanc, Laura respirait doucement, afin de retrouver son calme, si tant est que ce soit possible.
Elle n’avait pas imaginé que sa première journée de travail ressemblerait à cela. Au départ il avait simplement été question d’enquêter sur une banale histoire d’adultère, mais voilà qu’elle se retrouvait à moitié prise en otage, accompagnée d’un homme armé, dont elle ne savait presque rien, si ce n’était qu’il venait d’échapper à la mort et qu’il transportait avec lui probablement plusieurs dizaines de milliers d’euros en liquide.
Elle commençait sacrément à envier ses collègues qui passaient leurs journées devant l’ordinateur, tout compte fait.
Leblanc venait tout juste de raccrocher son téléphone. Il avait été en contact avec son épouse, apparemment. Il semblait beaucoup plus détendu qu’au moment de leur départ. Il dit :
— Arrêtez-vous sur le bas-côté, faut qu’on discute.
— On ne retourne pas chez vous ?
— Non, c’est bon. Isabelle est en sécurité, et elle n’a pas du tout envie de me voir débarquer ce soir.
Laura mit son clignotant et se gara le long du trottoir. Elle hésita et demanda :
— Votre femme, vous l’aimez ?
— C’est quelqu’un qui m’est cher.
— Ça ne répond pas vraiment à ma question.
Il garda le silence quelques secondes. Autour d’eux, dans la rue, tout était calme. Leblanc dit alors :
— À moi de vous poser des questions, vous ne croyez pas ? Vous êtes qui exactement ? Qu’est-ce que vous faisiez dans le jardin ? Qui vous envoie ?
Il fit une pause et poursuivit :
— C’est elle, n’est-ce pas ? C’est Isabelle ?
— Oui. C’est ma cliente. Je travaille pour une agence de détective privés. Votre femme nous a embauchés. Elle pense que vous avez une maîtresse.
Il soupira.
— Elle m’a dit ça au téléphone. Non, je n’ai pas de maîtresse. J’ai un métier prenant, c’est tout. Je ne pense pas que ce soit comparable.
Il marqua à nouveau une pause et dit, sur une voix plus douce :
— Et puis, nous n’avons plus les mêmes priorités dans la vie. Nous avons avancé sur des chemins différents. Les gens changent avec le temps, vous savez.
Oui, Laura voyait très bien ce qu’il voulait dire.
— Votre femme souhaite divorcer, mais elle sait que si elle n’arrive pas à vous prendre en faute, elle devra vous verser beaucoup d’argent, et elle ne veut pas.
Pourquoi lui disait-elle cela ? Elle était en train de saborder elle-même sa propre enquête. Mais elle ressentait le besoin de se confier. La journée avait était particulièrement éprouvante pour elle. Et puis, ils venaient tous les deux de faire face à la mort. Ce genre de choses, ça crée des liens.
Leblanc ricana et dit :
— Il ne fallait pas qu’elle se donne cette peine. Oui nous allons divorcer. Et je ne vais rien lui demander. Je n’ai pas besoin de ses millions. J’ai tout ce qu’il me faut. Ma vie ne tourne pas autour de l’argent.
Laura repensa à la mallette. Effectivement, il ne semblait pas avoir de problèmes d’argent. Elle demanda :
— C’était qui ce type, là-bas ? Qu’est-ce que vous faisiez ensemble ?
Il dit, d’un ton doux mais qui ne souffrait pas la discussion :
— Ne le prenez pas mal, mais ça ne vous regarde pas. Disons que cet homme devait me vendre quelque chose. Pour un client à moi. Sauf que manifestement, c’était un piège. Il n’avait rien à me vendre. Il avait juste prévu de repartir avec mon argent, et de laisser mon cadavre pourrir là-bas.
Il sourit et dit :
— Ah, et au fait, je ne sais pas si vous allez me croire, mais contrairement aux apparences, tout ceci était légal. J’ai même un port d’arme, dit-il en désignant son revolver.
Puis il se tourna, prit l’appareil-photo que Laura avait posé sur le siège arrière et l’alluma.
— Hé, demanda-t-elle, qu’est-ce que vous faites ?
— J’efface toutes les photos que vous avez faites ce soir devant la maison.
— Quoi ? Mais vous ne pouvez pas faire ça ! C’est tout mon travail !
Il lui jeta un regard noir.
— Écoutez, il y a un type mort dans le salon de cette maison, et c’est moi qui l’ai tué. Sauf que, à part vous et un ami agent immobilier, qui gardera le silence, j’en suis certain, absolument personne ne sait que j’étais dans cette maison ce soir. Vous comprenez ?
— Mais… C’était de la légitime défense, ce type voulait vous tuer. Je peux témoigner si vous voulez. Et puis moi j’en ai besoin de ces photos, c’est tout mon travail que vous effacez, là.
— Ne vous inquiétez pas, dit-il. On va retourner à Global Consulting. Vous y êtes allée, tout à l’heure, n’est-ce pas ? C’est vous qui avez tenté d’accéder à mon ordinateur.
Comment savait-il cela ? Il poursuivit :
— Vous l’avez vu, je vis là-bas. Vous allez me prendre en photo, dans l’espèce de studio de fortune que je me suis aménagé. Vous m’avez retrouvé. Je ne vis plus avec ma femme. Je n’ai pas de maîtresse, mais j’ai quitté le domicile conjugal. Fin de l’histoire. Vous avez tout ce qu’il vous faut. Vous avez fait votre travail.
Le ton qu’il avait employé était sans ambiguïté. Laura savait que ça ne servirait à rien de négocier.
Il éteignit l’appareil photo, puis il dit :
— Au fait, merci de m’avoir sauvé la vie, tout à l’heure. Je vous revaudrai ça, un jour.
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Alors qu’ils n’étaient plus qu’à quelques mètres des locaux de Global Consulting, Jérôme regarda la jeune femme. Laura, avait-elle dit de sa voix douce quand il lui avait demandé son prénom.
Il n’en revenait pas que sa femme ait embauché une détective pour le pister. Et lui ne s’était rendu compte de rien. Elle était vraiment douée.
Il aurait bien aimé pouvoir lui répondre. Concernant sa mission. Lui expliquer qu’il était sous contrat directement avec l’armée. Que ce Camille, avec qui il avait échangé quelques messages sur le dark web, cette partie cachée d’internet qui fait tant fantasmer les journalistes, était censé lui vendre un document détaillant le fonctionnement d’un nouvel algorithme de cryptage développé en Russie, et qui intéressait tant l’armée française.
Il aurait aimé pouvoir lui dire ça. Pour la convaincre qu’il n’était pas un criminel dangereux et armé qui traitait avec d’autres criminels dangereux et armés.
Mais c’était impossible.
Laura se gara juste devant l’immeuble de Global Consulting.
Jérôme descendit de la voiture et dit :
— Restez là, je vais ouvrir la fenêtre là-haut, le temps de fumer une petite cigarette. Vous n’aurez qu’à me prendre en photo d’ici. On n’aura qu’à dire que vous avez planqué ici toute la soirée pour prendre ces clichés.
— Comme vous voudrez.
— Bonne soirée, Laura.
Puis il prit la mallette, y rangea les deux armes, et rentra dans l’immeuble.
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Ce matin-là, comme tous les matins, à peine arrivée à l’Agence, Laura arrosa le ficus de son bureau. Il se portait comme un charme. Il était bien exposé, près de la fenêtre il avait juste assez de lumière, aucun chat ne le mangeait plus désormais, et il avait presque doublé de taille en à peine deux semaines.
Le tas de dossiers sur son bureau, lui aussi, se portait bien, malheureusement. Les affaires s’étaient enchaînées, et toutes n’étaient pas aussi intéressantes que le dossier Leblanc. Des créanciers qui cherchaient à recouvrer leurs dettes auprès d’entreprises insolvables. Des adolescents en quête d’indépendance que leurs parents inquiets voulaient faire surveiller de près. Des histoires d’escroquerie à l’assurance. Que des choses barbantes, quoique moins dangereuses.
Alors qu’elle venait de démarrer son ordinateur afin de se replonger dans l’affaire Brichaut, une histoire ennuyante de recherche d’héritiers au sein d’une famille qui possédait tellement d’argent qu’elle ne savait plus quoi en faire, on frappa à la porte de son bureau.
Sans même qu’elle n’ait le temps de répondre, la porte s’ouvrit et le boss entra, un nouveau dossier à la main. Elle lui dit :
— Bonjour, monsieur le directeur.
Il posa le dossier sur sur bureau, tout en haut de la pile, et dit :
— Vous vous occuperez de cette affaire, s’il vous plait. C’est assez urgent. Et le dossier Brichaut, ça en est où ?
— J’allais justement travailler dessus, monsieur le directeur.
— Eh bien, dépêchons, s’il vous plait. Cette affaire ne va pas se résoudre toute seule. Ah, au fait, j’ai clôturé votre premier dossier, l’affaire Leblanc. La cliente a payé. La procédure de divorce est en cours, et son mari ne lui demande pas la moindre somme d’argent. Madame Leblanc m’a demandé de vous faire savoir qu’elle était très satisfaite de votre travail.
Voilà qui lui faisait plaisir.
— Merci, monsieur le directeur.
— Ce n’est pas moi qu’il faut remercier. Bon, eh bien, maintenant que ce dossier est définitivement clos, vous allez enfin pouvoir vous mettre sérieusement sur l’affaire Brichaut. Allez, au travail !
Et il quitta le bureau.
Laura soupira. Son boss était incapable de lui faire le moindre compliment.
Elle était là depuis moins d’un mois, et son job l’ennuyait. Sa vie l’ennuyait. Ce soir, comme tous les soirs, elle rentrerait dans son appartement, et regarderait des séries sur son ordinateur avec le chat sur les genoux.
Alors qu’elle allait se lancer dans son travail, son portable sonna.
Elle regarda l’écran, qui affichait « Global Consulting ».
Fébrile, elle décrocha.
— Allô ?
— Bonjour, madame Chapuis, ici Jérôme Leblanc, de Global Consulting. Je ne sais pas si vous vous rappelez de moi, nous avons été amenés à nous rencontrer dans le cadre de nos activités professionnelles respectives.
Elle sourit et dit :
— Bonjour, monsieur Leblanc.
— Dites-moi, madame Chapuis, je suis actuellement en train de travailler sur un dossier compliqué pour un de mes clients, et j’aurais besoin de faire appel à une détective privée. J’aurais pu faire appel à l’agence qui vous emploie, mais j’aimerais mieux traiter directement avec vous. Vous comprenez, je suis un indépendant, et je préfère travailler avec des indépendants. Je paie généreusement. Nous pourrions nous rencontrer ce soir, disons vers dix-neuf heures, pour en discuter. Qu’en dites-vous ?
Le sourire s’agrandit sur son visage. Et si c’était l’occasion de quitter l’Agence, le manque de considération du boss et les dossiers ennuyants ? Et l’idée de revoir Jérôme Leblanc n’était pas non plus pour lui déplaire. Elle demanda :
— Rassurez-moi, c’est un rendez-vous purement professionnel, n’est-ce pas ?
— C’est un rendez-vous principalement professionnel.
— Écoutez, je consulte mon agenda…
Elle fit semblant de fouiller parmi ses papiers et dit :
— Oui, dix-neuf heures, il me semble que j’ai une disponibilité.
— Eh bien c’est parfait alors. À ce soir, madame Chapuis.
Elle raccrocha.
Peut-être que sa soirée ne se passerait pas si mal que ça, tout compte fait.
Le premier jour de chaque mois, je vous propose une de mes nouvelles, disponible gratuitement sur ce site, pendant un mois. “L’Affaire Jérôme Leblanc” est également disponible en version ebook et papier chez la plupart des vendeurs.