P'tit-Crinchon

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Texte intégral

Il y avait une fois un homme qui n'avait jamais grandi beaucoup et était resté tout crignu[1] C'est pour cela qu'on l'appelait P'tit-Crinchon[2]. En raison de sa petite taille et de sa frêle apparence, il ne pouvait trouver de travail dans aucune censé, et ne vivait que de lait battu que quelques ménagers lui donnaient par charité.

Tous les jours, il entendait dire que des gens faisaient bombance et buvaient de bon vin. P'tit-Crinchon pensait à cela continuellement, car il n'avait que faire de tout son temps ; il rêvait sans cesse de gigots, de poulets rôtis et de bouteilles de vin. Et ces idées lui trottaient tellement dans la tête, qu'il se demandait à t'nure[3] quel moyen il pourrait bien employer pour arriver à faire au moins trois bons repas.

Il se dit comme ça par un beau jour :
« Si je me faisais sorcier ! Je dirais aux gens crédules : J'ai besoin de trois jours pour connaître ce que vous me demandez, et je ne pourrai le savoir qu'après avoir fait trois bons repas avec bouilli, rôti, jambon, dessert, vin et café. C'est dit : je vais me faire sorcier ! Et même, je pars tout de suite. »

Le voilà donc parti. Il marcha fort longtemps et arriva devant le château du roi des Pays-Bas. Il se trouva que la reine avait perdu la veille une bague en diamant de grande valeur et à laquelle elle tenait énormément.

P'tit-Crinchon entra dans le château et offrit ses services comme sorcier.
« Bon, lui dit l'intendant de la reine, ça tombe à merveille. Sa Majesté la Reine a perdu hier sa bague en diamant : tu vas nous la retrouver ou bien tu seras pendu.
— C'est ça seulement! lui répond P'tit-Crinchon. Eh bien, ça n'est pas difficile. Mais il faut pour réussir que je fasse trois bons repas avec bouilli, rôti, jambon, dessert, vin. et café, un par jour. Quand j'aurai fini le troisième, je vous réponds que je vous dirai où se trouve le diamant de la reine.
— Tope là, c'est entendu !

Alors l'intendant lui fit servir le bon repas qu'il demandait. Un domestique lui passait les plats, lui débouchait les bouteilles de vin et ne le laissait manquer de rien. Il mangea et il but pendant trois heures sans décesser, tant qu'à la fin il s'endormit sur son fauteuil en s'écriant : « En voilà toujours un d'attrapé ! »

Le lendemain, à la même heure, second repas mieux servi et plus copieux même' que celui de la veille. Les plats et les bouteilles lui étaient passés par un autre domestique encore plus délicoté que le premier. Et quand P'tit-Crinchon fut derechef bien gavé, il s'endormit encore sur sa chaise en disant avec une satisfaction bien marquée : « Bon ! en voilà toujours deux d'attrapés !»

Le troisième jour, la même bombance recommença. Mais P'tit-Crinchon ne put s'empêcher de remarquer qu'il était servi cette fois par un domestique qui n'était ni celui de la veille ni celui de l'avant-Veille... Il n'y porta toutefois aucune attention. Et quand il eut bien bu et bien mangé, il s'endormit de nouveau sur sa chaise en se disant à mi-voix : « Allons, mon garçon, tu les as donc enfin attrapés tous les trois ! »

En l'entendant parler comme ça, les trois domestiques qui l'avaient servi et qui se trouvaient par hasard derrière la porte, se jetèrent à ses genoux en s'écriant : « Grâce ! grâce ! monsieur le sorcier. Nous avouons notre larcin ; nous voyons bien qu'on ne peut rien vous cacher. C'est nous qui avons pris la bague en diamant de la reine. Ne nous perdez pas, monsieur le sorcier : nous serions pendus tous les trois. »

P'tit-Crinchon était tout estomaqué d'entendre ces paroles. Il comprit bien vite que les trois domestiques avaient volé le diamant, et que lorsqu'il avait dit en parlant des bons dîners : En voilà un d'attrapé ! ils avaient cru que c'était des voleurs qu'il parlait. Il résolut alors dé profiter de la situation.

« Eh bien, oui, leur dit-il, je connaissais votre mauvaise action; et si vous n'aviez pas avoué tout de suite, je vous dénonçais demain à l'intendaut de la reine, qui vous aurait fait pendre. Mais je suis bon fius[4], et puisque vous avez demandé grâce, je vais vous tirer de ce mauvais pas. Apportez-moi la bague et un dindon de la basse-cour, celui qu'il est lé plus facile de distinguer des autres. Puis laissez-moi faire. »

Les trois voleurs, fin contents d'échapper à la potence allèrent donc quérir la bague et un dindon qui n'avait que des plumes blanches à la queue, ce qui le rendait facilement reconnaissable.

P'tit-Crinchon fit avaler la bague au dindon, envoya reporter le volatile à la basse-cour et fit dire à la reine des Pays-Bas de venir le trouver de suite.
« Madame la reine lui demanda-t-il quand elle fut arrivée, n'auriez-vous pas été dans la basse-cour il y a trois jours ?
— Oui, mon ami, j'y suis allée.
— Eh bien, madame la reine, vous y avez laissé tomber votre anneau et un dindon l'a avalé.
— Est-ce possible ?
— C'est certain, madame la reine. Il me sera même on ne peut plus facile de reconnaître le dindon.
— Eh bien, alors, allons vite à la basse-cour.
Tout le monde alla à la basse-cour. P'tit-Crinchon fit défiler devant lui tous les dindons. Il y en avait au moins deux cents ; et quand celui qui avait des plumes blanches à la queue passa devant lui, P'tit-Crinchon le fit saisir par un des domestiques et donna l'ordre de lui ouvrir le ventre, ce qui fut fait sur le champ.

Comme de juste, la bague en diamant y fut trouvée. La reine en était bien contente.
« Vous êtes réellement un grand sorcier, dit-elle à P'tit-Crinchon. Vous pouvez rester au château et y faire bombance tous les jours, si vous voulez. Et quand il vous plaira de partir, mon ami, je vous donnerai une grande bourse remplie d'or. — Vous êtes bien bonne, madame la reine, et je vous en remercie. »

P'tit-Crinchon resta donc au château où il fit une nôce continuelle.

Mais un beau jour, il arriva que le roi des Pays-Bas revint d'un long voyage et apprit par la reine toute l'histoire du fameux sorcier, dont elle fit un grand éloge. « Ton sorcier m'a tout l'air d'un malin compère, dit le roi à la reine. Je ne voudrais pas qu'il fit une continuelle bombance à nos dépens parce qu'il aura une fois deviné juste. Attends, ma bonne, moi, je vais le mettre à l'épreuve. S'il est aussi fin que tu le dis, il aura le gros sac de louis d'or ; mais s'il s'est foutu de nous, il sera bel et bien pendu. » En disant cela, il attrapa un grillon qui cherchait à grimper à la cheminée, le cacha entre deux plats et envoya chercher le sorcier, qui ne larda pas à arriver fin saisi.
« Si tu es réellement sorcier, lui dit le roi, tu vas me dire tout de suite ce qu'il y a de caché entre ces deux plats. Sinon, je te fais pendre à ma potence !
— Hélas ! hélas ! malheureux P'tit-Crinchon. le voilà pris cette fois ! dit en pleurnichant le prétendu sorcier.
— Bigre ! mon gaillard, s'écria le roi, ma femme avait tout de même raison : tu es en vérité un grand sorcier ! Tu as parfaitement deviné ! »

Et lui ayant fait donné une grande bourse pleine de louis d'or, il congédia P'tit-Crinchon qui partit tout heureux d'avoir si bien réussi et d'avoir gagné tant d'argent.

Notes

  1. Frêle, souffreteux, malingre.
  2. Crinchon : grillon, enfant de faible complexion.
  3. Sans cesse, continuellement.
  4. Bon fils, bon enfant.
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